• Anatole France 1922

      

    "On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels" Anatole France 1922

    "On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels" Anatole France 1922

                                                                                                                                   Anatole France

    18 juillet 1922 publiée dans l'Humanité,
    Une lettre d’Anatole France
     
    "Cher citoyen Cachin,"On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels" Anatole France 1922
     
    Je vous prie de signaler à vos lecteurs le récent livre de Michel Corday, les Hauts Fourneaux, qu'il importe de connaître.
     
    On y trouvera sur les origines et la conduite de la guerre des idées que vous partagerez et qu’on connaît encore trop mal en France; on y verra, notamment, que la guerre mondiale fut essentiellement l'œuvre des hommes d'argent; que ce sont les hauts industriels des différents États de l'Europe qui, tout d'abord la voulurent, la rendirent nécessaire, la firent, la prolongèrent. Ils en firent leur état, mirent en elle leur fortune, en tirèrent d'immenses bénéfices et s'y livrèrent avec tant d'ardeur, qu'ils ruinèrent l'Europe, se ruinèrent eux-mêmes et disloquèrent le monde.
     
    Écoutez Corday sur le sujet qu’il traite avec toute la force de sa conviction et toute la puissance de son talent. «Ces hommes-là, ils ressemblent à leurs hauts fourneaux, à ces tours féodales dressées face à face le long des frontières, et dont il faut sans cesse, le jour, la nuit, emplir les entrailles dévorantes de minerai, de charbon, afin que ruisselle au bas la coulée de métal. Eux aussi, leur insatiable appétit exige qu’on jette au feu, sans relâche, dans la paix, dans la guerre, et toutes les richesses du sol, et tous les fruits du travail, et les hommes, oui, les hommes, par troupeaux, par armées, tous précipités pêle-mêle dans la fournaise béante, afin que s’amassent à leurs pieds les lingots, encore plus de lingots, toujours plus de lingots... Oui, voilà bien leur emblème,leurs armes parlantes, à leur image. Ce sont eux les vrais hauts fourneaux!» (page163)
     
    Ainsi, ceux qui moururent dans cette guerre ne surent pas pourquoi ils mouraient. Il en est de même dans toutes les  guerres.
    Mais non pas au même degré. Ceux qui tombèrent à Jemappes* ne se trompaient pas à ce point sur la cause à laquelle ils se dévouaient. Cette fois, l'ignorance des victimes est tragique. On croit mourir pour la patrie; on meurt pour des industriels.

    Ces maîtres de l'heure possédaient les trois choses nécessaires aux grandes entreprises modernes: des usines, des banques, des journaux. Michel Corday nous montre comment ils usèrent de ces trois machines à broyer le monde. Il me donne, notamment, l’explication d’un phénomène qui m’avait surpris non par lui-même, mais par son excessive intensité, et dont l’histoire ne m’avaitpas fourni un semblable exemple: c’est comment la haine d’un peuple, de tout un peuple, s’étenditen France avec une violence inouïe et hors de toute proportion avec les haines soulevées dans ce même pays par les guerres de l’ancien régimequi ne faisaient pas haïr aux Français les peuples
    ennemis. Ce fut cette fois, chez nous, une haine qui ne s’éteignit pas avec la paix, nous fit oublier nos propres intérêts et perdre tout sens des réalités, sans même que nous sentions cette passionqui nous possédait, sinon parfois pour la trouver trop faible. Michel Corday montre très bien que cette haine a été forgée par les grands journaux, qui restent coupables, encore à cette heure, d’un état d’esprit qui conduit la France, avec l’Europe entière, à sa ruine totale. «L’esprit de vengeance et de haine, dit Michel Corday, est entretenu par les journaux. Et cette orthodoxie farouche ne tolère pas la dissidence ni même la tiédeur. Hors d’elle, tout est défaillance ou félonie. Ne pas la servir, c’est la trahir.»

    Vers la fin de la guerre, je m’étonnais devant quelques personnes de cette haine d’un peuple entier comme d’une nouveauté qu’on trouvait naturelle et à laquelle je ne m’habituais pas. Une dame de beaucoup d’intelligence et dont les mœurs étaient douces, assura que si c’était une nouveauté, cette nouveauté était fort heureuse.« C’est, dit-elle, un signe de progrès, et la preuve que notre morale s’est perfectionnée avec les siècles. La haine est une vertu; c’est peut-être la plus noble des vertus.»
    Je lui demandai timidement comment il est possible de haïr tout un peuple :

    -Pensez, madame, un peuple entier, c’est grand...Quoi?
    Un peuple composé de tant de millionsd’individus, différents les uns des autres, dont un nombre infiniment petit a seul voulu la guerre, dont un nombre moindre encore en est responsable, et dont la masse innocente en a souffert
    mort et passion.
    Haïr un peuple, mais c’est haïr les contraires, le bien et le mal, la beauté et la laideur.»
    Quelle étrange manie!
    Je ne sais pas trop si nous commençons à en guérir.
    Je l’espère. Il le faut.
    Le livre de Michel Corday vient à temps pour nous inspirer des idées salutaires. Puisse-t-il être entendu! L’Europe n’est faite d’États isolés, indépendants les uns des autres. Elle forme un tout harmonieux. En détruire une partie, c’est offenser les autres.
    Notre salut, c’est d’être bons Européens. Hors de là, tout est ruine et misère.

    Salut et fraternité,

    Anatole France"

    * Victoire de Dumouriez le 6 novembre 1792, six semaines après Walmy.

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