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    France-culture

    La Libre Pensée sur France Culture - dimanche 11 décembre 2016

     

    Emission animée par David Gozlan, Secrétaire Général de la Fédération nationale de la Libre Pensée, qui reçoit aujourd’hui Philippe Forget, directeur de la revue « L’art du Comprendre ».

     

    D.G. : Avant de commencer cette émission et de revenir sur l’ouvrage que vient d’écrire Philippe Forget, « L’obsession identitaire. Politique de soumission ou politique de liberté ? » (éditions Berg international), j’attire l’attention des auditrices et auditeurs sur un appel qui est sorti à l’occasion du 9 décembre 2016, jour anniversaire de la promulgation de la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat. Appel pour le respect de la laïcité qui a été signé par énormément de laïques. Plus de mille à l’heure où nous enregistrons l’émission, ont signé sur le site internet « Pétition publique ». Vous avez des représentants nationaux de syndicats, d’associations pacifistes, d’associations philosophiques et Philippe Forget, entre autres, qui est mon invité aujourd’hui.

    Philippe, tu vas sortir chez Berg, début 2017, un ouvrage qui s’intitule « L’obsession identitaire. Politique de soumission ou politique de liberté ? » Quand on ouvre ce livre, on tombe sur deux citations dont une qui a attiré mon attention. C’est une citation de Cioran qui dit : « S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu ». 
    Philippe, qu’as-tu voulu dire par là ? Pourquoi cette citation ?


    Ph.F. : J’ai voulu utiliser ce jugement incisif de Cioran en exergue, parce qu’à mon avis cette citation illustre à merveille le fondement de mon propos. A savoir que la personnalité d’un individu, d’un peuple, est toujours relative à sa manière de faire, voire à son génie créateur. Je préfère parler de personnalité car l’identité peut être insipide. Par exemple, la personnalité du dieu chrétien, sa grandeur momentanée, a été notamment redevable à l’art, et par exemple, à la puissance créatrice de Bach, comme le souligne Cioran. En outre, comme les dieux s’usent, les caractères identitaires s’usent ; ceux-ci ne se perpétuent donc qu’à la mesure de la créativité humaine, à la mesure des forces productives qui jaillissent de la main et de l’esprit et qui travaillent le monde.
    Une identité, une personnalité, ce n’est donc pas une origine à laquelle toute sorte de cléricaux veulent nous assigner, nous aliéner ; c’est une manière de faire, un mode original de production de soi et d’un monde où habiter. Dans cette perspective, l’art de l’artiste, la méthode du savant, bref la manière de faire des bâtisseurs, précèdent toujours le fait religieux. C’est le propre d’un faire qui engendre l’identité et conditionne l’existence sociale de la religion. Forger, cultiver et relier les mots, les gestes et les façons d’où naîtra une culture, voilà la magie des poètes-fondateurs ! Je pense à Homère, Virgile, Rabelais, Goethe… Il n’est pas d’identité sans poéticité. Les créateurs ou architectes des langues, des cités et des temples, agissent bien en amont du pouvoir religieux. C’est pourquoi, les grands textes religieux peuvent avoir une valeur littéraire, et il ne faut pas les laisser à l’interprétation théologique du prêtre.
    Je tiens à souligner ici que c’est l’action humaine de se cultiver qui est fondatrice, et non pas la croyance religieuse. Que cesse le génie créateur, et la religion devient une « croyance inerte », pour reprendre Ortega y Gasset, laquelle ne peut aucunement prétendre à être une culture. Elle subsistera alors seulement comme sous-culture, instrument idéologique de domination politique et morale, d’imagerie médiatique. Depuis l’émergence de la modernité, de la raison réflexive, il est évident que la productivité humaine ne peut plus s’exprimer dans un cadre religieux. Il n’y a pas de science chrétienne ou musulmane, il n’y a plus d’art et de Lettres essentiellement chrétiennes ou islamiques. L’impuissance à créer caractérise aujourd’hui ces religions qui ne savent plus « faire monde ». 
    L’identité, c’est l’original, non pas l’originel. Je préfère la métaphore des fruits à celle des racines, qui est trompeuse et régressive. Un arbre d’ailleurs ne pousse pas depuis ses racines, il pousse en entier, avec son tronc, ses branches et ses fruits, en s’alimentant aux énergies du monde. Un arbre se reconnaît, est identifié par ses feuilles ou ses fruits, et non par ses racines. On les exhumerait qu’il en mourrait. On ne peut que se perdre dans la nuit des origines, se nécroser dans la fixité hallucinée de l’origine. Gardons-nous de confondre la puissance à l’originalité avec la nostalgie régressive de l’originel.
    C’est pourtant à cette régression morale et politique que nous convient les idéologues de l’identitarisme et du retour au religieux. Ils s’imaginent pouvoir restaurer des formes de vie usées, usées par l’expérience de l’histoire et dépassées par l’intelligence créatrice. Comment peut-on encore se soumettre aux affabulations cléricales alors que le jeu créateur du monde et la productivité des choses n’ont cessé de les excéder sous l’impulsion humaine ?
    L’assignation identitaire à l’origine, tout autant que son pendant, le culte oblatif de l’Autre, est le symptôme d’une crise de la volonté créatrice, d’une impuissance à s’inventer autrement. L’obsession identitaire comme l’obnubilation « altéritaire » constituent deux vecteurs du nihilisme.

    D.G. : L’identité nationale, on en parle beaucoup, n’est-ce pas un concept nouveau ou une nouvelle norme qui serait imposée au champ du politique ?

    Ph.F. : Effectivement, voir cette notion d’identité nationale envahir le discours politique ne laisse pas d’étonner. Spartacus était-il obsédé par son identité ? Non, il luttait pour sa liberté. Quand la patrie est envahie, les citoyens doivent-ils lutter pour leur identité ? Non, ils se dressent farouchement pour affirmer leur souveraineté. D’ailleurs, les constitutions politiques des Républiques n’établissent aucun principe d’identité, elles établissent les fondations de l’exercice de la liberté collective. Ce serait une atteinte totalitaire à la liberté que de définir constitutionnellement l’identité collective, que de l’objectiver, la réifier, sous forme d’identité canonique.
    Il est donc anormal de parler politiquement d’identité, alors qu’on devrait parler de liberté, d’égalité ou alors de culture. Car une nation manifeste son faire propre dans ses Lettres, Arts, Techniques et Sciences. C’est dans ces pratiques que réside son patrimoine culturel, bien plus que dans d’étroites traditions religieuses. Le créateur, l’ingénieur, l’entrepreneur, l’enseignant, le savant, perpétuent activement notre forme de vie nationale. La personnalité d’une nation s’origine dans le déploiement et la transmission d’une vie ouvrière, spécifique et indépendante, mais dont l’expression ne peut être arrêtée a priori. 
    Dès lors, il faut soupçonner ce que signifie cette intrusion de l’identitarisme national dans le discours politique. J’y vois là la volonté de la caste dominante d’imposer à la nation des travailleurs une identité canonique, de sorte qu’elle s’y conforme et lui obéisse. D’une certaine manière, l’obsession identitaire trahit la profonde morbidité de l’élite politique autoproclamée qui craint par-dessus tout le jeu éruptif de la liberté créatrice. En fait, cette obnubilation idéologique ne fait que voiler la perte consentie de notre productivité spirituelle et matérielle.

    D.G. : Aujourd’hui on nous dit « Les racines de la France sont chrétiennes », tu as répondu sur la question des racines. Tu as bien expliqué que le politique a essayé d’imposer cette question de l’identité nationale, mais n’y a-t-il pas une confusion orchestrée entre identité nationale et identité religieuse ?

    Ph.F. : Bien sûr, nous avons affaire ici à un mélange de stratégie idéologique et de paresse journalistique. En réalité, le pouvoir oligarchique ne peut proposer au citoyen aucun idéal d’élévation humaine, aucune visée historique d’un progrès moral et matériel. C’est pourquoi les taraudeurs de l’identité s’acharnent à focaliser les esprits sur des appartenances sectaires, quasiment tribales.
    D’où toutes les facilités que l’Etat oligarchique accorde à l’église et à la mosquée militantes. Dans le monde, usé et usant, de la course aux taux de profit, l’horizon de toute volonté générale est oublié. Sidéré par le consumérisme, désorienté par le mondialisme, l’individu cherche des critères de sens et de jugement. Et hélas, plus il sera ignorant et inéduqué, plus il se réfugiera dans les préjugés simplistes et s’en remettra à des pasteurs parasitaires.
    Quoi de mieux en effet pour la caste du calcul, que d’assigner la nation à une origine religieuse, que d’ourdir l’obéissance du peuple par le fétichisme de l’imagerie religieuse. Ce sont bien des Tartuffes de la nation ceux qui stimulent un cléricalisme de plus en plus envahissant, pendant qu’ils ne cessent de détruire l’instruction publique. Et ainsi en privant les individus de l’accès aux savoirs, du coup ils leur interdisent de perpétuer activement le dynamisme unitaire d’une culture tout à la fois formatrice et novatrice.

    D.G. : On a vraiment l’impression qu’il y a un carcan qui se crée autour de ce concept d’identité nationale et cela tu l’expliques bien dans ton ouvrage. Dans ton livre, tu dis aussi qu’il faut quand même une sortie et tu écris la chose suivante : « Un peuple n’exprime jamais tant sa personnalité que lorsqu’il rayonne de liberté créatrice. » Est-ce que cette liberté créatrice serait menacée ?

    Ph.F. : Oui c’est la liberté créatrice du peuple, c’est cette liberté des producteurs, qui maintient la personnalité d’un pays et lui permet de se renouveler historiquement. 
    Et je tiens absolument à insister sur le point suivant. Il faut que cesse la tromperie idéologique selon laquelle le caractère d’une nation s’enracinerait dans sa tradition religieuse. Depuis l’antiquité gréco-romaine et à part l’époque médiévale, ce sont bien les traditions beaucoup plus productives, et durement maintenues, de la liberté de la pensée, de la liberté de l’art, de la liberté des sciences et des techniques, qui ont forgé la civilisation occidentale ; et encore plus : qui ont forgé les nations modernes. 
    Aujourd’hui, quels fruits portent les religions ? Sinon des morales de faiblesse, de sensiblerie, ou de brute soumission.

    Tu m’as posé la question de savoir si cette liberté était menacée.

    Effectivement, avec ce discours « réificateur », mortifère, qui veut absolument river les gens à une identité assignée, une menace mortelle pèse sur la liberté créatrice du peuple et des citoyens. 
    Plus précisément, je pense même qu’aujourd’hui, naît un nouveau type de régime politique alliant la dissolution de la nation par le tribalisme des crédulités, avec la surveillance générale et l’arbitraire financier. Exaltation des préjugés, essentialisation des appartenances, vertige du commandement, prédation du travail et quadrillage sécuritaire : nous discernons là tout un dispositif de domination dont les ressorts relèvent d’une anthropologie politique d’extrême-droite. J’invite les auditeurs à s’interroger : l’oligarchie européenne n’accouche-t-elle pas d’un despotisme inédit, qu’il faut oser désigner comme le despotisme d’une nouvelle extrême-droite, mondialiste et globalitaire ?
    Il faut y échapper bien entendu. Et notamment en restaurant l’autorité publique du peuple sur l’Etat clientéliste, grâce à la laïcité.

    D.G. : Sur cette porte de sortie il faut réfléchir à comment les citoyens et citoyennes peuvent se regrouper et résister à cela. 
    Tout à l’heure tu nous as parlé de l’enracinement religieux que l’on essayait de nous imposer. Je rappelle que nous sommes autour du 9 décembre qui est la journée anniversaire de la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat.
    Vous avez la possibilité de retrouver la pétition pour la défense de la laïcité sur notre site fnlp.fr.

    Pour revenir à ton ouvrage Philippe, et je te remercie d’être venu dans cette émission, il sera disponible à la librairie de la Libre Pensée dès le début de l’année. 
    Un dernier mot pour les auditrices et auditeurs ?


    Ph. F. : Oui en définitive, la laïcité lutte pour la raison créatrice des travailleurs et la libération des forces productives de la nation.

     

    http://www.fnlp.fr/spip.php?article1153

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