• LAÏCITE EN TEXTES

    Laïcité en textes

    laicité point barre

    (Jean Effel actualisé)

     

     Gulliver formule la liberté de conscience opposée au dogme à l'origine de la guerre swift-jonathan.jpg 

     

    Jonathan SWIFT - pour la liberté de conscience-

    Les voyages de Gulliver
    VOYAGE À LILLIPUT
    Gros-boutistes et petits-boutistes
     
     
    (…) deux puissants empires s’affrontent, comme j’allais vous le dire, depuis trente-six lunes dans une guerre sans concession. Elle a éclaté de la manière suivante: tout le monde convient que la manière originelle de briser une coquille d'œuf avant de le manger, c'est de s'attaquer au bout le plus gros: or l'aïeul de notre Majesté d'aujourd'hui, alors qu'il était enfant, vint à se couper un doigt dans l'opération. Sur quoi l'empereur son père publia un édit ordonnant à ses sujets, sous peine de grands châtiments, d'ouvrir leurs œufs par le petit bout. Le peuple s'irrita si fort de cette loi que notre histoire nous rapporte qu'elle provoqua six rébellions qui coûtèrent la vie à un empereur et à un autre, sa couronne.
    (…) la formule est la suivante: "Tous les vrais croyants briseront leur coquille d'œuf à l'extrémité la plus commode"; cette "extrémité la plus commode", à mon humble avis, le soin d'en décider en est laissé à la conscience.
    (…) une guerre sanguinaire perdure entre les deux empires depuis trente-six lunes avec un succès variable; nous y avons perdu quarante vaisseaux de ligne et une quantité beaucoup plus importante de petits bateaux, ainsi que trente mille de nos meilleurs marins et soldats; et les dommages soufferts par l'ennemi sont tenus pour encore plus importants. Ils ont malgré tout armé une flotte nombreuse et se préparent à fondre sur nous.

    VOLTAIRE

    Voltaire par Quentin de la Tour
    "Si donc le christianisme ne s’est formé que par la liberté de penser, par quelle contradiction, par quelle injustice voudrait-il anéantir aujourd’hui cette liberté sur laquelle seule il est fondé? "

    LIBERTÉ DE PENSER  

    Vers l’an 1707, temps-où les Anglais gagnèrent la bataille de Saragosse, protégèrent le Portugal, et donnèrent pour quelque temps un roi à l’Espagne, milord Boldmind, officier général, qui avait été blessé, était aux eaux de Barége. Il y rencontra le comte Médroso, qui, étant tombé de cheval derrière le bagage, à une lieue et demie du champ de bataille, venait prendre les eaux aussi. Il était familier de l’inquisition; milord Boldmind n’était familier que dans la conversation: un jour, après boire, il eut avec Médroso cet entretien

    Boldmind. — Vous êtes donc sergent des dominicains? vous faites là un vilain métier

    Médroso. — Il est vrai; mais j’ai mieux aimé être leur valet que leur victime, et j’ai préféré le malheur de brûler mon prochain à celui d’être cuit moi-même

    Boldmind. — Quelle horrible alternative! vous étiez cent fois plus heureux sous le joug des Maures, qui vous laissaient croupir librement dans toutes vos superstitions, et qui, tout vainqueurs qu’ils étaient, ne s’arrogeaient pas le droit inouï de tenir les âmes dans les fers

    Médroso. — Que voulez-vous? il ne nous est permis ni d’écrire, ni de parler, ni même de penser. Si nous parlons, il est aisé d’interpréter nos paroles, encore plus nos écrits. Enfin, comme on ne peut nous condamner dans un auto-da-fé pour nos pensées secrètes, on nous menace d’être brûlés éternellement par l’ordre de Dieu même, si nous ne pensons pas comme les jacobins. Ils ont persuadé au gouvernement que si nous avions le sens commun, tout l’État serait en combustion, et que la nation deviendrait la plus malheureuse de la terre

    Boldmind. — Trouvez-vous que nous soyons si malheureux, nous autres Anglais qui couvrons les mers de vaisseaux, et qui venons gagner pour vous des batailles au bout de l’Europe? Voyez-vous que les Hollandais, qui vous ont ravi presque toutes vos découvertes dans l’Inde, et qui aujourd’hui sont au rang de vos protecteurs, soient maudits de Dieu pour avoir donné une entière liberté à la presse, et pour faire le commerce des pensées des hommes? L’empire romain en a-t-il été moins puissant parce que Tullius Cicero a écrit avec liberté?

    Médroso. — Quel est ce Tullius Cicero? Jamais je n’ai entendu prononcer ce nom-là la sainte Hermandad

    Boldmind. — C’était un bachelier de l’université de Rome, qui écrivait ce qu’il pensait, ainsi que Julius Cesar, Marcus Aurelius, Titus Lucretius Carus, Plinius, Seneca, et autres docteurs

    Médroso. — Je ne les connais point; mais on m’a dit que la religion catholique, basque et romaine, est perdue, si on se met à penser

    Boldmind. — Ce n’est pas à vous à le croire; car vous êtes sûr que votre religion est divine, et que les portes de l’enfer ne peuvent prévaloir contre elle(16). Si cela est, rien ne pourra jamais la détruire

    Médroso. — Non, mais on peut la réduire à peu de chose, et c’est pour avoir pensé, que la Suède, le Danemark, toute votre île, la moitié de l’Allemagne, gémissent dans le malheur épouvantable de n’être plus sujets du pape. On dit même que si les hommes continuent à suivre leurs fausses lumières, ils s’en tiendront bientôt à l’adoration simple de Dieu et à la vertu. Si les portes de l’enfer prévalent jamais jusque-là, que deviendra le saint-office?

    Boldmind. — Si les premiers chrétiens n’avaient pas eu la liberté de penser, n’est-il pas vrai qu’il n’y eût point eu de christianisme?

    Médroso. — Que voulez-vous dire? je ne vous entends point

    Boldmind. — Je le crois bien. Je veux dire que si Tibère et les premiers empereurs avaient eu des jacobins qui eussent empêché les premiers chrétiens d’avoir des plumes et de l’encre; s’il n’avait pas été longtemps permis dans l’empire romain de penser librement, il eût été impossible que les chrétiens établissent leurs dogmes. Si donc le christianisme ne s’est formé que par la liberté de penser, par quelle contradiction, par quelle injustice voudrait-il anéantir aujourd’hui cette liberté sur laquelle seule il est fondé? Quand on vous propose quelque affaire d’intérêt, n’examinez-vous pas longtemps avant de conclure? Quel plus grand intérêt y a-t-il au monde que celui de notre bonheur ou de notre malheur éternel? Il y a cent religions sur la terre, qui toutes vous damnent si vous croyez à vos dogmes, qu’elles appellent absurdes et impies; examinez donc ces dogmes

    Médroso. — Comment puis-je les examiner? je ne suis pas jacobin

    Boldmind. — Vous êtes homme, et cela suffit

    Médroso. — Hélas! vous êtes bien plus homme que moi

    Boldmind. — Il ne tient qu’à vous d’apprendre à penser; vous êtes né avec de l’esprit; vous êtes un oiseau dans la cage de l’inquisition; le saint-office vous a rogné les ailes; mais elles peuvent revenir. Celui qui ne sait pas la géométrie peut l’apprendre; tout homme peut s’instruire: il est honteux de mettre son âme entre les mains de ceux à qui vous ne confieriez pas votre argent; osez penser par vous-même

    Médroso. — On dit que si tout le monde pensait par soi-même, ce serait une étrange confusion

    Boldmind. — C’est tout le contraire. Quand on assiste à un spectacle, chacun en dit librement son avis, et la paix n’est point troublée; mais si quelque protecteur insolent d’un mauvais poète voulait forcer tous les gens de goût à trouver bon ce qui leur paraît mauvais, alors les sifflets se feraient entendre, et les deux partis pourraient se jeter des pommes à la tête, comme il arriva une fois à Londres. Ce sont ces tyrans des esprits qui ont causé une partie des malheurs du monde. Nous ne sommes heureux en Angleterre que depuis que chacun jouit librement du droit de dire son avis

    Médroso. — Nous sommes aussi fort tranquilles à Lisbonne, où personne ne peut dire le sien

    Boldmind. — Vous êtes tranquilles, mais vous n’êtes pas heureux; c’est la tranquillité des galériens, qui rament en cadence et en silence

    Médroso. — Vous croyez donc que mon âme est aux galères?

    Boldmind. — Oui; et je voudrais la délivrer

    Médroso. — Mais si je me trouve bien aux galères?

    Boldmind. — En ce cas vous méritez d’y être

    Jeudi 08 Juin 2006


    Condorcet-Ribemont-Aisne.jpg

    statue à Ribemont (Aisne)

    Condorcet propose  la laïcité de l’institution scolaire -extrait des 5 mémoires-

    Premier principe :
    « De quelque opinion que l'on soit sur l'existence d'une cause première, sur l'influence des sentiments reli­gieux, on ne peut soutenir qu 'il soi! utile d'enseigner la mythologie d'une religion sans dire qu'il peut être utile de tromper les hommes.., La puissance publique ne peut être juge de la vérité d'une religion, En supposant qu'il soit utile que les hommes aient besoin d'une religion, les soins, les dépenses qui auraient pour objet de leur en donner une sont une tyrannie exercée sur les opinions aussi contraire à la politique qu'à la morale… C'est un objet qui doit être laissé à la conscience de chaque individu. »
     
    second principe:
    « La Constitution, en reconnaissant à chaque individu le droit de choisir son culte, en établissant une entière égalité entre tous les habitants de la France, ne permet point d'admettre dans l'instruction publique, un enseignement qui, en repoussant les enfants d'une partie des citoyens détruirait l'égalité des avantages sociaux, et donnerait à des dogmes particuliers un avantage contraire à la liberté des opinions, Il était donc rigoureusement nécessaire de séparer de la morale les principes de toute religion particulière, et de n'admettre dans l’instruction publique l'enseignement d'aucun culte religieux.
    Chacun d'eux doit être enseigné dans les temples par ses propres ministres, Les parents, quelle que soit leur opinion sur la nécessité de telle ou telle religion pourront alors sans répugnance envoyer leurs enfants dans les établissements nationaux; et la puissance publique n'aura point usurpé sur les droits de la conscience, sous prétexte de l'éclairer et de la conduire…
    … Dira-t-on que l'idée de cette séparation s'élève trop au-dessus des lumières actuelles du peuple? Non sans doute ; car, puisqu'il s'agit ici d'instruction publique, tolérer une erreur, ce serait s'en rendre complice ; ne pas consacrer  hautement la vérité, ce serait la trahir… » 

    chaumette pierre gaspard
    CHAUMETTE Pierre Gaspard
    Fervent déchristianisateur, il fait volte-face dans son discours prononcé à la Commune, le 28 novembre 1793 et formule  clairement, dans les pas de Robespierre,ce qui se nommera la laïcité de l'Etat.
     
    "... J'estime que le conseil doit rejeter loin de lui toutes discussions relatives aux différents cultes. Peu nous importe que tel soit théiste ou athée, catholique ou grec, ou calviniste, ou protestant, qu'il croie à l'alcoran, aux miracles, aux loups-garous, aux contes des fées, aux damnés, cela ne nous regarde pas ; qu'il rêve tant qu'il voudra, pourvu que ces rêves ne soient ni trop bruyants, ni trop furieux, peu nous importe. Ne nous informons pas s'il va la messe, à la synagogue ou aux prêchés : informons-nous seulement, s'il est républicain ; ne nous mêlons pas de ses lubies, mêlons-nous d'administrer, de lui assurer le libre exercice de ses droits, même de celui de rêver.
    LIRE LE TEXTE COMPLET SUR LE SITE:
    http://www.royet.org/nea1789-1794/archives/discours/chaumette_liberte_culte_28_11_93.htm

    _______________________________________________________

     

    robespierre maximilien

      16 frimaire an II (6 décembre 1793)

    ROBESPIERRE & LA LIBERTE DES CULTES

     « Vous avez chargé le Comité de salut public de vous présenter aujourd’hui un projet de loi sur les moyens d’assurer le libre exercice des cultes. Je ne vous ferai aucune observation préalable, je me contenterai de vous lire le projet de décret :

     

    la Convention nationale, considérant ce qu’exigent d’elle les principes qu’elle a proclamés au nom du peuple français, et le maintien de la tranquillité publique : 1˙ Défend toutes violences ou menaces contraires à la liberté des cultes. 2˙ La surveillance des autorités constituées et l’action de la force publique se renfermeront à cet égard, chacun pour ce qui les concerne, dans les mesures de police et de sûreté publique. 3˙ La Convention, par les dispositions précédentes, n’entend déroger en aucune manière aux lois répressives ni aux précautions de salut public contre les prêtres réfractaires ou turbulents et contre tous ceux qui tenteraient d’abuser du prétexte de la religion pour compromettre la cause de la liberté. Elle n’entend pas non plus fournir à qui que ce soit, aucun prétexte d’inquiéter le patriotisme et de ralentir l’essor de l’esprit public. La Convention invite tous les bons citoyens, au nom de la patrie, à s’abstenir de toutes disputes théologiques ou étrangères aux grands intérêts du peuple français, pour concourir de tous leurs moyens au triomphe de la République et à la ruine de ses ennemis. L’adresse, en forme de réponse aux manifeste des rois ligués contre la République, décrétée par la Convention nationale le 15 frimaire, sera réimprimée par les ordres des administrations de district, pour être étendue et affichée dans l’étendue de chaque district. Elle sera lue, ainsi que le présent décret, au prochain jour de décadi, dans les assemblées de communes ou de sections, par les officiers municipaux ou par les présidents des sections »


    Considérant qu'il est établi qu'aucun texte de loi  ne dénie formelle­ment aux instituteurs le droit de former des syndicats; Que d'autre part, il n'est pas exact d'affirmer qu'il y ait une juris­prudence contre les Syndicats  d'instituteurs; Attendu qu'il s'est constitué, aussitôt après la promulgation de la loi de 1884, un Syndicat des Membres de l'Enseignement, et, plus récem­ment, plusieurs syndicats d'instituteurs, sans que l'autorité judiciaire s'en soit émue, et que les poursuites contre les associations syndicales d'ins­tituteurs n'ont commencé que sur l'injonctiondupouvoirexécutif;                                                                                                                                                                                 Les instituteurs syndicalistes croient devoir, dans le but d'éclairer l'opinion publique et le pouvoir législatif sur ce qu'ils se proposent en re­cherchant la forme syndicale, faire la déclaration suivante:

    « Si l'on admet qu'il soit dans la nature des choses et de l'intérêt su­périeur de l'État que la capacité syndicale soit refusée aux agents qui dé­tiennent une portion de la puissance publique, on ne saurait s'en prévaloir pour dénier aux instituteurs le droit de se constituer en syndicats. Notre enseignement n'est pas un enseignement d'autorité. Ce n'est pas au nom du gouvernement, même républicain, ni même au nom du Peuple français que l'instituteur confère son enseignement: c'est au nom de la vérité. Les rapports mathématiques, les règles de grammaire, non plus que les faits d'ordre scientifique, historique, moral, qui le constituent, ne sau­raient dés lors être soumis aux fluctuations d'une majorité.

    « Il découle de ces principes que le corps des instituteurs a besoin de toute son autonomie, et les instituteurs eux-mêmes de la plus large indé­pendance. Or, cette autonomie du corps enseignant primaire et cette in­dépendance de ses membres ne peuvent être pleinement réalisées que par la constitution en Syndicats des Associations professionnelles d'instituteurs. « Nous avons, de la forme syndicale, la plus haute conception. Le Syn­dicat ne nous apparaît point créé uniquement pour défendre les intérêts immédiats de ses membres, mais il nous semble qu'il doit se soucier au­tant de rendre plus profitable à la collectivité la fonction sociale que ses membres remplissent.

     

     MANIFESTE DES INSTITUTEURS SYNDICALISTES

    26 NOVEMBRE 1905 (extraits)

    « Telle est la conception syndicale que nous voulons porter dans les Bourses du Travail. Et telles sont les raisons, d'ordre théorique et d'ordre pratique, pour lesquelles nous demandons au Pouvoir législatif de recon­naître aux associations professionnelles d'instituteurs la capacité syndicale.

     

    « Et en attendant, nous engageons tous les instituteurs syndicalistes à adhérer aux Syndicats déjà existants. »

    ______________________________________________________________

    Georges CORM : Recours au religieux et non pas retour du religieux

     

    "L’appel occidental à la religion, qu’il s’agisse de l’invocation des valeurs dites judéo-chrétiennes ou du recours aux différents fondamentalismes des Églises américaines, témoigne bien moins du retour du religieux que de son contraire, le recours à la religion. Ce recours provient de la nécessité de donner un vernis de légitimité à des actions politiques qui, au regard des critères classiques de l’humanisme moderne, tel que façonné depuis la philosophie des Lumières et la Révolution française, en manquaient totalement. (…) En fait, le retour du religieux, loin d’être un phénomène naturel, une réaction quasi biologique aux excès dans lesquels la laïcité aurait conduit le monde, est un phénomène politique majeur qui n’a de religieux que le nom. Il n’est lié à aucune évolution majeure dans les constructions théologiques et politiques ou dans les expressions de la foi, sinon le regain de lecture littérale de l’Ancien Testament et des Écritures qui sévit aux Etats-Unis, mais aussi(…) pour d’autres raisons, dans les sociétés musulmanes et le judaïsme."
    La question religieuse au XXIe siècle Géopolitique et crise de la postmodernité (p 33-34)

    FONTENELLE - En défense de la raison : La dent d'or-

    Fontenelle Bernard Bovier de
    "Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait; mais enfin nous éviterons le ridicule d'avoir trouvé la cause de ce qui n'est point.

    Ce malheur arriva si plaisamment sur la fin du siècle passé à quelques savants d'Allemagne, que je ne puis m'empêcher d'en parler ici.
    En 1593, le bruit courut que les dents étant tombées à un enfant de Silésie, âgé de sept ans, il lui en était venu une d'or à la place d'une de ses grosses dents.

    Hortius, professeur en médecine dans l'université de Helmstad, écrivit en 1595 l'histoire de cette dent, et prétendit qu'elle était en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu'elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant, pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. Figurez-vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux chrétiens ni aux Turcs. En la même année, afin que cette dent d'or ne manquât pas d'histriens, Rullandus en écrit encore l'histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d'or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit de la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu'il fût vrai que la den était d'or. Quand un orfèvre l'eut examinée, il se trouva que c'était une feuille d'or appliquée à la dent, avec beaucoup d'adresse; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l'orfèvre.
    Rien n'est plus naturel que d'en faire autant sur toutes sortes de matières. Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que, non seulement nous n'avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d'autres qui s'accommodent très bien avec le faux.
    De grands physiciens ont fort bien trouvé pourquoi les lieux souterrains sont chauds en hiver, et froids en été. De plus grands physiciens ont trouvé depuis peu que cela n'était pas.
    Les discussions historiques sont encore plus susceptibles de cette sorte d'erreur. On raisonne sur ce qu'ont dit les historiens; mais ces historiens n'ont-ils été ni passionnés, ni crédules, ni mal instruits, ni négligents?
    Il en faudrait trouver un qui eût été spectateur de toutes choses, indifférent, et appliqué.
    Surtout quand on écrit des faits qui ont liaison avec la religion, il est assez difficile que, selon le parti dont on est, on ne donne à une fausse religion des avantages qui ne lui sont point dus ou qu'on ne donne à la vraie de faux avantages dont elle n'a pas besoin, Cependant on devrait être persuadé qu'on ne peut jamais ajouter de la vérité à celle qui est vraie, ni en donner à celles qui sont fausses."
     

        spinoza.jpgBaruch van Spinoza (1632-1677)Traité des autorités théologique et politique folio 242Spinoza conclut  sa dernière œuvre par ce véritable manifeste de la liberté de pensée« En résumé:1° Il est impossible de priver les individus de la liberté d'exprimer ce qu'ils pensent.2° La reconnaissance de la liberté individuelle de juger ne menace ni le droit, ni le prestige d'arbitre, incarnés par la souveraine Puissance. Avec la réserve, toutefois, que nul n'abusera de cette liberté pour introduire dans la communauté une espèce quelconque de législation nouvelle, ou pour se livrer à quelque activité que ce soit, contraire aux lois traditionnelles.3° La jouissance individuelle de la liberté de juger ne représente aucun danger pour la paix et n'entraîne aucun inconvénient, auquel il ne soit très facile de prévoir un remède.4° Elle ne menace, en aucun cas non plus, quelque ferveur sacrée que ce soit.5° Les lois instituées, concernant des problèmes spéculatifs, sont tout à fait inopérantes.6° Enfin, la jouissance individuelle de la liberté de juger (qui ne menace ni la paix, ni aucune ferveur véritable au sein de la communauté publique, ni le droit de la souveraine Puissance) est en outre elle-même indispensable à la conservation de la paix, de la ferveur et du droit politique souverain.»Traduit et annoté par Madeleine Francès.    
     

    Hugo

    Victor HUGO- Education et instruction, deux faits distincts...

    «( …)Quant à moi, je vois clairement deux faits distincts, l’éducation et l’instruction . L’éducation, c’est la famille qui la donne ; l’instruction, c’est l’Etat qui la doit. L’enfant veut être élevé par la famille et instruit par la patrie. Le père donne à l’enfant sa foi ou sa philosophie ; l’Etat donne à l’enfant l’enseignement positif.
    De là , cette évidence que l’éducation peut être religieuse et que l’instruction doit être laïque. le domaine de l’éducation, c’est la conscience ; le domaine de l’instruction, c’est la science. Plus tard, dans l’homme fait, ces deux lumières se complètent l’une par l’autre.(…)
    (Extrait d’une lettre à M. TREBOIS, Président de la Société des écoles laïques)

    Messieurs, toute question a son idéal. Pour moi, l’idéal dans cette question de l’enseignement, le voici : L’instruction gratuite et obligatoire. Obligatoire au premier degré seulement, gratuite à tous les degrés (Murmure à droite). L’instruction primaire obligatoire, c’est le droit de l’enfant, (Murmures) qui, ne vous y trompez pas, est plus sacré que le droit du père et qui se confond avec le droit de l’Etat.(…)
    Partout où il y a un champ, partout où il y a un esprit, qu’il y ait un livre. Pas une commune sans une école, pas une ville sans un collège, pas un chef-lieu sans une faculté.

    INSTRUCTION OU EDUCATION ? J.P. RABAUT (1793)

    Remarque: l’éducation (embrigadement et dressage) coûte moins cher que l'instruction, car elle ne nécessite que caporaux, moniteurs, gardiens, directeurs de conscience, dames patronnesses.
     
    PROJET D’EDUCATION NATIONALE
    par le député J.P. RABAUT (1793)
    Citoyens,
    C'est de l’éducation nationale que je viens vous parler. (...)
    Existe-t-il un moyen infaillible de communiquer incessamment, tout à l’heure, à tous les Français à la fois, des impressions uniformes et communes, dont l’effet soit de les rendre, tous ensemble, dignes de la révolution; de la liberté, ce droit de justice qui se convertit souvent en iniquité; de l’égalité, ce lien fraternel qui se change si aisément en tyrannie; et de cette élévation simple et noble, où l’espèce humaine a été portée depuis quatre ans, dans le combat à mort qui a été livré entre toutes les vérités et toutes les erreurs? Ce moyen existe sans doute: il consiste dans ces grandes et communes institutions, si bien connues des anciens, qui faisaient qu’au même jour, au même instant, chez tous les citoyens, dans tous les âges et dans tous les lieux, tous recevaient les mêmes impressions, par les sens, par l’imagination, par la mémoire, par le raisonnement, par tout ce que l’homme a de facultés, et par cet enthousiasme que l’on pourrait appeler la magie de la raison.
    Ce secret a bien été connu des prêtres, qui, par leurs catéchismes, par leurs processions,(...), par leurs cérémonies, leurs sermons, leurs hymnes, leurs missions, leurs pèlerinages, leurs statues, leurs tableaux, et par tout ce que la nature et l’art mettaient à leur disposition, conduisaient infailliblement les hommes vers le but que les prêtres se proposaient. Ils s’emparaient de l’homme dès sa naissance; ils s’en saisissaient dans le bas âge, dans l’adolescence, dans l’âge mûr, à l’époque de son mariage, à la naissance de ses enfants, dans ses chagrins, dans ses fautes, dans sa fortune, dans sa misère, dans l‘intérieur de sa conscience, dans tous ses actes civils, dans ses maladies et dans sa mort. C'est ainsi qu’ils étaient parvenus à jeter dans un même moule, à donner une même opinion, à former aux mêmes usages, tant de nations différentes de mœurs, de langage, de lois, de couleur et de structure, malgré l’intervalle des monts et des mers. Législateurs habiles, qui nous parlez au nom du ciel, ne saurions-nous pas faire, pour la vérité et la liberté, ce que vous avez fait si souvent pour l’erreur et pour l’esclavage?
    Il suit de cette observation, que je crois grande, car elle embrasse tout l’homme, toute la société des Français, toute l’espèce humaine; il suit, dis-je, de cette observation, qu’il faut distinguer l’instruction publique de l’éducation nationale. L’instruction publique éclaire et exerce l’esprit, l’éducation nationale doit former le cœur: la première doit donner des lumières, et la seconde des vertus; la première fera le lustre de la société, la seconde en fera la consistance et la force.
    L’instruction publique demande des lycées, des collèges, des académies, des livres, des instruments, des calculs, des méthodes; elle s’enferme dans des murs.
    L’éducation nationale demande des cirques, des gymnases, des armes, des jeux publics, des fêtes nationales, le concours fraternel de tous les âges et de tous les sexes, et le spectacle imposant et doux de la société humaine rassemblée: elle veut un grand espace, le spectacle des champs et de la nature. (...)
    Toute sa doctrine consiste donc de s’emparer de l’homme dès le berceau, et même avant sa naissance; car l’enfant qui n’est pas né appartient déjà à la patrie.
    Elle s’empare de tout l’homme sans le quitter jamais, en sorte que l’éducation nationale n’est pas une institution pour l’enfance, mais pour la vie toute entière.(...)Lorsque les principes constitutionnels et le mode de gouvernement auront été ratifiés par le peuple, ils seront rédigés, en forme de catéchisme; et tout enfant, âgé de quinze ans, sera obligé de le savoir par cœur. Il sera dressé un catéchisme simple et court sur les droits et les devoirs des nations entre elles, que tout garçon de quinze ans sera obligé de savoir par cœur(...)

    Les faits avant les mots; science contre scolastique

    Claude BERNARD

    En résumé, il faut savoir que les mots que nous employons pour exprimer les phénomènes, quand nous ignorons leurs causes, ne sont rien par eux-mêmes, et que, dès que nous leur accordons une valeur dans la critique ou dans les discussions, nous sortons de l’expérience et nous tombons dans la scholastique. Dans les discussions et ou dans les explications de phénomènes, il faut toujours bien se garder de sortir de l’observation et de substituer un mot à la place du fait.
    Notre langage n’est en effet qu’approximatif et il est si peu précis, même dans les sciences, que si l’on perd les phénomènes de vue, pour s’attacher aux mots, on est bien vite en dehors de la réalité(…). L’esprit a naturellement des tendances systématiques et c’est pour cela que l’on cherche à s’accorder plutôt sur les mots que sur les choses. C’est une mauvaise direction qui embrouille les questions (…)

    Contre le culte de la personnalité

    MESLIER & LENINE:

    Le 12 avril 1917, Lénine  "(...) fait adopter par le gouvernement un décret sur les monuments de la République qui prévoit d'enlever des monuments représentant des tsars et dignitaires tsaristes dénués de valeur artistique et des aigles tsaristes, de remplacer des inscriptions et d'ériger de nouveaux monuments. Lénine y revient dans  les réunions du Conseil des 8, 17 et 30 juillet et morigène par télégramme les deux Commissaires chargés de l'affaire.

    Près du Kremlin un obélisque de granit portait gravés les noms des tsars. Le gouvernement les fait remplacer par ceux de vingt révolutionnaires. La commission, où certains ont déjà des moeurs de courtisans, y glisse celui de Lénine. Il se raye de la liste, réduite à dix-neuf noms, qui illustrent sa volonté de situer la Révolution d'Octobre dans la continuité de tous les courants révolutionnaires, utopistes, anarchistes, sociaux-démocrates, populistes, communistes; Marx et Engels côtoient Bakounine, Lassalle, Bebel, Campanella, Thomas More, Fourier, Jaurès, Lavrov, Liebknecht, le curé Meslier, Mikhailovski, Plekhanov, Vaillant, Proudhon, Saint-Simon,Tchernychevski et Winstanley, le niveleur anglais de 1649(...)"                                                                             __________________________ ______________________________________

    in "LENINE 1870-1924" de Jean-Jacques MARIE, page 261 Edit: Balland

           

    Maiakovski.jpg                    lenine1

    MAÏAKOVSKI
    Poème paru en 1924 dans le n°1 de la revue Lef.
    Quelques années plus tard, le 14 avril 1930, Maïakovski se suicidait, tandis que le stalinisme commençait à couvrir l’URSS de sa chape totalitaire.

    Lénine n’est pas à vendre
    On a vu dans nos journaux l’annonce suivante :
    BUSTES DE V.I.LENINE en plâtre, en bronze, en marbre, en granit,grandeur nature ou deux fois grandeurnature, par rapport à l’original, avec permission de le reproduire et le répandre accordéepar la commission pour la perpétuation de lamémoire deV.I.LENINEDe l’œuvre du sculpteur S.D. MERKOULOVproposé par les éditions d’Etat aux organisations du parti, aux syndicats, aux administrations publiques, aux coopératives,etc.
    CHAQUE EXEMPLAIRE DUMENT AUTORISEvisite et réception des commandes à la sectiondes éditions commerciales,4, rue Rojdestvenska, Moscou.
    Des prospectus illustrés sont envoyés.
    Gratuitement, sur simple demande.
    Reproduction et contrefaçon sont punies par la loi.
    Nous protestons.
    Nous sommes d’accord avec les cheminots
    De Riazan qui ont proposé au Décorateur de réaliser la salle Lénine de Leur club, sans buste ni portrait de Lénine , en disant : « Nous ne voulons pas d’icône. »
    Nous insistons.
    Ne faites pas de Lénine une estampille.
    N’imprimez pas son portrait sur les affiches,les toiles cirées, les assiettes, les gobelets, les porte-cigares.
    Ne le moulez pas dans le bronze.
    Ne lui enlevez pas la démarche et le visage d’homme vivant qu’il a su conserver en dirigeant la marche de l’histoire.
    Lénine est encore notre contemporain.
    Il est parmi les vivants.
    Nous avons besoin de Lénine vivant et non de Lénine mort.
    Aussi.
    Etudiez Lénine, ne le canonisez pas.
    Ne créez pas un culte autour du nomd’un homme qui toute sa vie a lutté contre les cultes de toute espèce.
    Ne faites pas de commerce avec les objets de ce culte.
    Lénine n’est pas à vendre.

    (paru en 1967aux Editions du Seuil dans le livre : « Les paroles qui ébranlèrent le monde », traduit et présenté par J.J. Marie.)

            La liberté de la presse -Beaumarchais, Balzac, Marx, Londres etc...

    liberte-de-la-presse-1789.jpg
    Avant la Révolution française, la presse n’était libre que pour les publications autorisées par le roi et le pape.

    Le mariage de Figaro (1784) Beaumarchais
    «(…) pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs. »

    Pendant la Révolution, notamment, avec la rédaction des cahiers de doléance, le besoin populaire de s’informer et d’informer ne peut plus être contenu : les feuilles imprimées et journaux se multiplient. La constitution de 1791 reconnaît la liberté de la presse :
     
    Constitution du 3 septembre 1791
    Art 11- La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.

    Art 4 - La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui (…) (1791)

    BALZAC Splendeur et misère des courtisanes 1838
    "Quiconque a trempé dans le journalisme, ou y trempe encore, est dans la nécessité cruelle de saluer les hommes qu'il méprise, de sourire à son meilleur ennemi, de pactiser avec les plus fétides bassesses, de se salir les doigts en voulant payer ses agresseurs avec leur monnaie. On s'habitue à voir faire le mal, à le laisser passer, on commence par l'approuver, on finit par le commettre. A la longue, l'âme, sans cesse maculée par de honteuses et continuelles transactions, s'amoindrit, le ressort des pensées nobles se rouille, les gonds de la banalité s'usent et tournent d'eux-mêmes.
    (…) Les caractères se détrempent, les talents s'abâtardissent, la foi dans les belles œuvres s'envole. Tel qui voulait s'enorgueillir de ses pages se dépense en de tristes articles que sa conscience lui signale tôt ou tard comme de mauvaises actions. On était venu pour être un grand écrivain, on se trouve un impuissant folliculaire."

    Karl Marx :
    « Il ne s'agit pas de savoir si la liberté de la presse doit exister, puisqu'elle existe toujours. Il s'agit de savoir si la liberté de la presse est le privilège de quelques individus ou le privilège de l'esprit humain. »

    « La vraie censure immanente à la liberté de la presse, c'est la critique; elle est le tribunal que la liberté de la presse se donne elle-même.

    La liberté est l’essence de l’homme, à un point tel que même ses adversaires la réalisent, bien qu’ils en combattent la réalité : ils veulent s’approprier comme de la parure la plus précieuse ce qu’ils ont rejeté comme parure de la nature humaine.
    Nul ne combat la liberté; il combat tout au plus la liberté des autres. Toute espèce de liberté a donc toujours existé, seulement tantôt comme privilège particulier, tantôt comme droit général.
    [...] Il ne s'agit pas de savoir si la liberté de la presse doit exister, puisqu'elle existe toujours. Il s'agit de savoir si la liberté de la presse est le privilège de quelques individus ou le privilège de l'esprit humain. Il s'agit de savoir si ce qui est un tort pour les uns peut être un droit pour les autres [...]

    La vraie censure immanente à la liberté de la presse, c'est la critique; elle est le tribunal que la liberté de la presse se donne elle-même.

    La censure reconnaît elle-même qu'elle n'est pas un but en soi, qu'elle n'est rien de bon en soi, qu'elle est, par conséquent, fondée sur le principe: la fin justifie les moyens. Mais un but qui a besoin de moyens injustes, n'est pas un but juste [...]

    Pour défendre la liberté dans un domaine quelconque, et même pour la comprendre, il me faut la saisir selon son caractère essentiel, sans considérer ses rapports extérieurs. Mais est-elle fidèle à son caractère, agit-elle conformément à la noblesse de sa nature, est-elle libre, la presse qui se rabaisse au rang d'un métier? Il faut, certes, que l'écrivain ait des ressources pour pouvoir vivre et écrire, mais il ne faut aucunement qu'il vive et écrive pour gagner de l'argent.
    Lorsque Béranger chante:
    Je ne vis que pour faire des chansons,
    Si vous m'ôtez ma place, Monseigneur,
    Je ferai des chansons pour vivre,
    cette menace renferme l'ironique aveu que le poète se prostitue dès que la poésie devient pour lui un moyen.
    L'écrivain ne considère nullement ses travaux comme un moyen. Ses travaux sont une fin en soi. Il y voit si peu un moyen pour lui et pour les autres qu'il sacrifie, si besoin est, sa propre existence à l'existence de ses travaux et qu'il fait sien, bien que d'une manière toute différente, le principe du prédicateur religieux: obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. Il fait lui-même partie de ces hommes, avec ses besoins humains, ses désirs humains [...] La première liberté de la presse, c'est de ne pas être un métier. L'écrivain qui la rabaisse jusqu'à en faire un moyen matériel mérite d'être puni de cette servitude intérieure par la servitude extérieure; autrement dit la censure, ou plutôt : sa punition, c'est précisément l'existence de la censure.
    Source: Rheinische Zeitung, 1842. MEW, I, p.51, 54,60,70 sq.

    Contre la censure (surnommée Anastasia cf Albert Londres), et le « bourrage de crâne » mais aussi contre les plumes vendues au plus offrant (cf Balzac et Marx)!
    La charte du journaliste (1918)
    « Un journaliste digne de ce nom prend la responsabilité de tous ses écrits même anonymes :
    - tient la calomnie, les accusations sans preuves, l’altération des documents ; la déformation des faits, le mensonge pour les plus graves fautes professionnelles ;
    - ne reconnaît que la production de ses pages souveraine en matière d’honneur professionnel ;
    - n’accepte que des missions compatibles avec la dignité professionnelle ;
    - s’interdit d’invoquer un titre ou une qualité imaginaires, d’user de moyens déloyaux ; pour obtenir une information ou surprendre la bonne foi de quiconque ;
    - ne touche pas d’argent dans un service public ou une entreprise privée où sa qualité ; de journaliste, ses influences, ses relations seraient susceptibles d’être exploitées ;
    - ne signe pas de son nom des articles de réclame, commerciale ou financière ;
    - ne commet aucun plagiat, cite les confrères dont il reproduit un texte quelconque ;
    - ne sollicite pas la place d’un confrère, ni ne provoque son renvoi en offrant de travailler à des conditions inférieures ;
    - garde le secret professionnel ;
    - n’use pas de la liberté de la presse dans une intention intéressée ;
    - revendique la liberté de publier honnêtement ses informations ;
    - tient le scrupule et le souci de la justice pour des règles premières ;
    - ne confond pas son rôle avec celui du policier. »

    LE MANIFESTE D'ALBERT CAMUS (1939), censuré!
    Il est difficile aujourd'hui d'évoquer la liberté de la presse sans être taxé d'extravagance, accusé d'être Mata-Hari, de se voir convaincre d'être le neveu de Staline.
    Pourtant cette liberté parmi d'autres n'est qu'un des visages de la liberté tout court et l'on comprendra notre obstination à la défendre si l'on veut bien admettre qu'il n'y a point d'autre façon de gagner réellement la guerre.
    Certes, toute liberté a ses limites. Encore faut-il qu'elles soient librement reconnues. Sur les obstacles qui sont apportés aujourd'hui à la liberté de pensée, nous avons d'ailleurs dit tout ce que nous avons pu dire et nous dirons encore, et à satiété, tout ce qu'il nous sera possible de dire. En particulier, nous ne nous étonnerons jamais assez, le principe de la censure une fois imposé, que la reproduction des textes publiés en France et visés par les censeurs métropolitains soit interdite au Soir républicain - le journal, publié à Alger, dont Albert Camus était rédacteur en chef à l'époque - , par exemple. Le fait qu'à cet égard un journal dépend de l'humeur ou de la compétence d'un homme démontre mieux qu'autre chose le degré d'inconscience où nous sommes parvenus.
    Un des bons préceptes d'une philosophie digne de ce nom est de ne jamais se répandre en lamentations inutiles en face d'un état de fait qui ne peut plus être évité. La question en France n'est plus aujourd'hui de savoir comment préserver les libertés de la presse. Elle est de chercher comment, en face de la suppression de ces libertés, un journaliste peut rester libre. Le problème n'intéresse plus la collectivité. Il concerne l'individu.
    Et justement ce qu'il nous plairait de définir ici, ce sont les conditions et les moyens par lesquels, au sein même de la guerre et de ses servitudes, la liberté peut être, non seulement préservée, mais encore manifestée. Ces moyens sont au nombre de quatre : la lucidité, le refus, l'ironie et l'obstination. La lucidité suppose la résistance aux entraînements de la haine et au culte de la fatalité. Dans le monde de notre expérience, il est certain que tout peut être évité. La guerre elle-même, qui est un phénomène humain, peut être à tous les moments évitée ou arrêtée par des moyens humains. Il suffit de connaître l'histoire des dernières années de la politique européenne pour être certains que la guerre, quelle qu'elle soit, a des causes évidentes. Cette vue claire des choses exclut la haine aveugle et le désespoir qui laisse faire. Un journaliste libre, en 1939, ne désespère pas et lutte pour ce qu'il croit vrai comme si son action pouvait influer sur le cours des événements. Il ne publie rien qui puisse exciter à la haine ou provoquer le désespoir. Tout cela est en son pouvoir.
    En face de la marée montante de la bêtise, il est nécessaire également d'opposer quelques refus. Toutes les contraintes du monde ne feront pas qu'un esprit un peu propre accepte d'être malhonnête. Or, et pour peu qu'on connaisse le mécanisme des informations, il est facile de s'assurer de l'authenticité d'une nouvelle. C'est à cela qu'un journaliste libre doit donner toute son attention. Car, s'il ne peut dire tout ce qu'il pense, il lui est possible de ne pas dire ce qu'il ne pense pas ou qu'il croit faux. Et c'est ainsi qu'un journal libre se mesure autant à ce qu'il dit qu'à ce qu'il ne dit pas. Cette liberté toute négative est, de loin, la plus importante de toutes, si l'on sait la maintenir. Car elle prépare l'avènement de la vraie liberté. En conséquence, un journal indépendant donne l'origine de ses informations, aide le public à les évaluer, répudie le bourrage de crâne, supprime les invectives, pallie par des commentaires l'uniformisation des informationset, en bref, sert la vérité dans la mesure humaine de ses forces. Cette mesure, si relative qu'elle soit, lui permet du moins de refuser ce qu'aucune force au monde ne pourrait lui faire accepter : servir le mensonge.
    Nous en venons ainsi à l'ironie. On peut poser en principe qu'un esprit qui a le goût et les moyens d'imposer la contrainte est imperméable à l'ironie. On ne voit pas Hitler, pour ne prendre qu'un exemple parmi d'autres, utiliser l'ironie socratique. Il reste donc que l'ironie demeure une arme sans précédent contre les trop puissants. Elle complète le refus en ce sens qu'elle permet, non plus de rejeter ce qui est faux, mais de dire souvent ce qui est vrai. Un journaliste libre, en 1939, ne se fait pas trop d'illusions sur l'intelligence de ceux qui l'oppriment. Il est pessimiste en ce qui regarde l'homme. Une vérité énoncée sur un ton dogmatique est censurée neuf fois sur dix. La même vérité dite plaisamment ne l'est que cinq fois sur dix. Cette disposition figure assez exactement les possibilités de l'intelligence humaine. Elle explique également que des journaux français comme Le Merle ou Le Canard enchaîné puissent publier régulièrement les courageux articles que l'on sait. Un journaliste libre, en 1939, est donc nécessairement ironique, encore que ce soit souvent à son corps défendant. Mais la vérité et la liberté sont des maîtresses exigeantes puisqu'elles ont peu d'amants.
    Cette attitude d'esprit brièvement définie, il est évident qu'elle ne saurait se soutenir efficacement sans un minimum d'obstination. Bien des obstacles sont mis à la liberté d'expression. Ce ne sont pas les plus sévères qui peuvent décourager un esprit. Car les menaces, les suspensions, les poursuites obtiennent généralement en France l'effet contraire à celui qu'on se propose. Mais il faut convenir qu'il est des obstacles décourageants : la constance dans la sottise, la veulerie organisée, l'inintelligence agressive, et nous en passons. Là est le grand obstacle dont il faut triompher. L'obstination est ici vertu cardinale. Par un paradoxe curieux mais évident, elle se met alors au service de l'objectivité et de la tolérance.
    Voici donc un ensemble de règles pour préserver la liberté jusqu'au sein de la servitude. Et après ?, dira-t-on. Après ? Ne soyons pas trop pressés. Si seulement chaque Français voulait bien maintenir dans sa sphère tout ce qu'il croit vrai et juste, s'il voulait aider pour sa faible part au maintien de la liberté, résister à l'abandon et faire connaître sa volonté, alors et alors seulement cette guerre serait gagnée, au sens profond du mot.
    Oui, c'est souvent à son corps défendant qu'un esprit libre de ce siècle fait sentir son ironie. Que trouver de plaisant dans ce monde enflammé ? Mais la vertu de l'homme est de se maintenir en face de tout ce qui le nie. Personne ne veut recommencer dans vingt-cinq ans la double expérience de 1914 et de 1939. Il faut donc essayer une méthode encore toute nouvelle qui serait la justice et la générosité. Mais celles-ci ne s'expriment que dans des coeurs déjà libres et dans les esprits encore clairvoyants. Former ces coeurs et ces esprits, les réveiller plutôt, c'est la tâche à la fois modeste et ambitieuse qui revient à l'homme indépendant. Il faut s'y tenir sans voir plus avant. L'histoire tiendra ou ne tiendra pas compte de ces efforts. Mais ils auront été faits.


     


    Danton Georges

    DANTON - Pour l'instruction gratuite

    "Citoyens,
    Après la gloire de donner la liberté à la France... il n'en est pas de plus grande que de préparer aux générations futures une éducation digne de la liberté. Si nous ne décrétons pas l'éducation impérative, nous ne devons pas priver les enfants du pauvre de l'éducation...
    La plus grande objection est celle de la finance : mais j'ai déjà dit qu'il n'y a point de dépense réelle là où est le bon emploi pour l'intérêt public ... Quand vous semez dans le vaste champ de la République, vous ne devez pas compter le prix de la semence.
    Après le pain, l'éducation est le premier besoin du peuple ...
    Allons donc à l'instruction commune ; tout se rétrécit dans l'éducation domestique, tout s'agrandit dans l'éducation commune.. On a fait une objection en présentant le tableau des affections paternelles ; et moi aussi, je suis père... Et bien, quand je considère ma personne relativement au bien général, je me sens élevé ; mon fils ne m'appartient pas, il est à la République, c'est à elle de dicter ses devoirs pour qu'il la serve bien.
    Je demande que, sauf les modifications nécessaires, vous décrétiez qu'il y aura des établissement nationaux où les enfants seront instruits, nourris et logés gratuitement, et des classes où les citoyens qui voudront garder leurs enfants chez eux, pourront les envoyer s'instruire."

    (Séance de la Convention du 13-8-1793)


    Instruction publique et instruction familiale

    Il est temps de rétablir ce grand principe qu'on semble méconnaître : que les enfants appartiennent à la République avant d'appartenir à leurs parents. Personne plus que moi ne respecte la nature. Mais l'intérêt social exige que là seulement doivent se réunir les affections.
    Et que doit-donc nous importer la raison d'un individu devant la raison nationale ?... C'est dans les écoles nationales que l'enfant doit sucer le lait républicain. La République est Une et Indivisible. L'instruction publique aussi doit se rapporter à ce Centre d'unité.
    (12-2-1793)

    Hugo-Victor

    CONTRE LE TRAVAIL DES ENFANTS: HUGO

    Enfants malheureux (1840)
    Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit?
    Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules.
    Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement,
    dans la même prison, le même mouvement.
    Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
    Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
    Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
    ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
    Jamais on ne s'arrête, jamais on ne joue.
    Aussi, quelle pâleur! La cendre est sur leurs joues.
    Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,
    Qui produit sa richesse en créant la misère,
    Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil!
    Progrès dont on demande: Où va-t-il? Que veut-il?"
    Qui brise la jeunesse en fleur, qui donne, en somme,
    Une âme à la machine et la vertu à l'homme!

    UNICEF
    Rapport : La Situation des enfants dans le monde, 1997, les enfants au travail.
    “Un travail inoffensif pour les adultes peut être extrêmement nocif pour les enfants. Le travail peut compromettre les aspects suivants du développement de l’enfant: son développement physique, notamment dans son état de santé général, dans la coordination, dans la force, dans la vision et dans l’ouïe; son développement cognitif lecture, écriture et calcul; son développement psychologique (...). Les atteintes physiques sont bien sûr les plus faciles à constater. Porter de lourdes charges ou rester assis pendant de longues heures dans des positions peu naturelles risque de handicaper définitivement des corps en pleine croissance.”
     

            montaigne
    MONTAIGNE 
    Sur la barbarie: Je ne suis pas marry que nous remerquons l'horreur barbaresque qu'il y a en une telle action, mais ouy bien dequoy jugeans à point de leurs fautes, nous soyons si aveuglez aux nostres.
    MONTAIGNE   Les cannibales [Les Essais]   
     
    "(...)Apres avoir long temps bien traité leurs prisonniers, et de toutes les commoditez, dont ils se peuvent adviser, celuy qui en est le maistre, faict une grande assemblée de ses cognoissans. Il attache une corde à l'un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient, esloigné de quelques pas, de peur d'en estre offencé, et donne au plus cher de ses amis, l'autre bras à tenir de mesme; et eux deux en presence de toute l'assemblée l'assomment à coups d'espée. Cela faict ils le rostissent, et en mangent en commun, et en envoyent des loppins à ceux de leurs amis, qui sont absens. Ce n'est pas comme on pense, pour s'en nourrir, ainsi que faisoient anciennement les Scythes, c'est pour representer une extreme vengeance. Et qu'il soit ainsi, ayans apperceu que les Portugais, qui s'estoient r'alliez à leurs adversaires, usoient d'une autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenoient; qui estoit, de les enterrer jusques à la ceinture, et tirer au demeurant du corps force coups de traict, et les pendre apres: ils penserent que ces gens icy de l'autre monde (comme ceux qui avoient semé la cognoissance de beaucoup de vices parmy leur voisinage, et qui estoient beaucoup plus grands maistres qu'eux en toute sorte de malice) ne prenoient pas sans occasion cette sorte de vengeance, et qu'elle devoit estre plus aigre que la leur, dont ils commencerent de quitter leur façon ancienne, pour suivre cette-cy. Je ne suis pas marry que nous remerquons l'horreur barbaresque qu'il y a en une telle action, mais ouy bien dequoy jugeans à point de leurs fautes, nous soyons si aveuglez aux nostres. Je pense qu'il y a plus de barbarie à manger un homme vivant, qu'à le manger mort, à deschirer par tourmens et par gehennes, un corps encore plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens, et aux pourceaux (comme nous l'avons non seulement leu, mais veu de fresche memoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et qui pis est, sous pretexte de pieté et de religion) que de le rostir et manger apres qu'il est trespassé.(...)

    (Liberté de conscience, liberté de pensée, liberté d’opinion.)

    EXTRAIT DU CONTE : « ZADIG » DE VOLTAIRE

    Il y avait une grande querelle dans Babylone, qui durait depuis quinze cents années, et qui partageait l'empire en deux sectes opiniâtres: l'une prétendait qu'il ne fallait jamais entrer dans le temple de Mithra que du pied gauche; l'autre avait cette coutume en abomination, et n'entrait jamais que du pied droit. On attendait le jour de la fête solennelle du feu sacré pour savoir quelle secte serait favorisée par Zadig. L'univers avait les yeux sur ses deux pieds, et toute la ville était en agitation et en suspens. Zadig entra dans le temple en sautant à pieds joints, et il prouva ensuite, par un discours éloquent, que le Dieu du ciel et de la terre, qui n'a acception de personne, ne fait pas plus de cas de la jambe gauche que de la jambe droite.(…)Il termina aussi heureusement le grand procès entre les mages blancs et les mages noirs. Les blancs soutenaient que c'était une impiété de se tourner, en priant Dieu, vers l'orient d'hiver; les noirs assuraient que Dieu avait en horreur les prières des hommes qui se tournaient vers le couchant d'été. Zadig ordonna qu'on se tournât comme on voudrait. (…)
    Pierre Bayle écrit pour la tolérance entre religions, reconnaît l'inocuité de l'athéisme  et pour  finir réclamera 'lEtat laïque. Sur les accusations de blasphème réciproques lancées par les religions les unes à l’encontre des autres :
    « (…) chacun disposera du dictionnaire à sa façon en commençant par s’emparer de cette hypothèse :  j’ai raison et vous avez tort ; ce qui est jeter le monde dans un chaos plus affreux que celui d’Ovide. »
     
    Un fonctionnaire romain aux chrétiens venus se plaindre aux autorités des persécutions dont ils sont l’objet : 
    « Messieurs, de quoi vous plaignez-vous ? On vous traite comme vous nous traiteriez si vous étiez à notre place(…) Votre Dieu vous a commandé expressément de contraindre à le suivre tout venant ; que feriez-vous donc, si vous aviez la force en main, que faire mourir tous ceux qui ne pourraient se résoudre à trahir les lumières de leur conscience, pour adorer votre Dieu crucifié ? »
     
    « Si chacun avait la tolérance que je soutiens, il y aurait la même concorde dans un Etat divisé en dix religions que dans une ville où les diverses espèces d’artisans s’entre-supportent mutuellement. Tout ce qu’il pourrait y avoir, ce serait une honnête émulation à qui plus se signalerait en piété, en bonnes mœurs, en science ; (…)et, par conséquent la tolérance est la chose du monde la plus propre à ramener le siècle d’or et à faire un concert et une harmonie de plusieurs voix et instruments de différents tons et notes, aussi agréable pour le moins que l’uniformité d’une seule voix. Qu’est-ce donc qui empêche ce beau concert formé de voix et de tons différents l’un de l’autre ? C’est que l’une des deux religions veut exercer une tyrannie cruelle sur les esprits et forcer les autres à lui sacrifier leur conscience ; c’est que les rois fomentent cette injuste partialité et livrent le bras séculier aux clercs : en un mot, tout le désordre ne vient pas de la tolérance, mais de la non-tolérance. »
     

            
     
    EGALIE DES DROITS OU EGALITE DES CHANCES?
     
    LA FIN DE L’ÉCOLE   Michel ELIARD  Puf  CHAPITRE 1

    La mystification de “ l'égalité des chances ”

    “ Le droit ne peut jamais être plus élevéque l’état économique de la société et que ledegré de civilisation qui y correspond. ”Marx, Critique du programme de Gotha (1875). 
     
    La notion d’égalité des chances mérite examen. Depuis des décennies, les réformes scolaires ont été présentées comme les moyens de sa réalisation. La force symbolique de cette notion est telle que, à droite comme à gauche, on continue à présenter cet objectif comme étant réalisable alors même que les inégalités sociales s’aggravent de façon spectaculaire. Elément essentiel de l’arsenal idéologique du libéralisme, la perspective de l’égalité des chances a pourtant reculé vers un horizon lointain.Dans le domaine de la scolarisation, elle a été au centre des problématiques sociologiques, dans des recherches visant à analy­ser les causes de l’inégalité de réussite, de l’inégalité d’accès à l’enseignement secondaire et supérieur, et elle a pu servir de légi­timation à des réformes dont l’objectif proclamé était, entre autres, de compenser les effets de l’origine sociale sur le déroule­ment des cursus scolaires. L’égalisation de ces chances d’accès ne s’étant pas réalisée, bien au contraire, la critique s’est alors dirigée contre l’École qui, en traitant de manière égale des indivi­dus inégaux, serait responsable de la persistance des inégalités.C’est ainsi que la représentation, issue du mouvement des Lumières, de la tradition socialiste et de l’œuvre de la IIIe Répu­blique, représentation de l’École comme institution ayant pour fonction d’instruire et d’émanciper les individus, a été mise en question au moment même où un nombre sans cesse croissant de jeunes accédaient à l’enseignement postobligatoire.La question de l’égalité des chances a fait couler beaucoup d’encre. Le large consensus qui s’est établi pendant des décennies autour de l’idée selon laquelle, moyennant des réformes, l’École pourrait égaliser les chances scolaires dans une société inégalitaire a fortement contribué à occulter la remise en cause de l’égalité formelle des droits.Le mot chance appartient au registre du hasard, de la probabi­lité. Chance vient du latin cadere (tomber) ; c’est, par exemple, la manière dont tombent les dés. L’égalité des chances évoque l’image d’une course dans laquelle les participants ont théorique­ment des chances égales de l’emporter, mais elle masque l’inégalité réelle des compétiteurs. Pour donner les mêmes chan­ces à chacun il faudrait échelonner les départs selon les capacités de chacun ou tirer le gagnant au sort. Mais appliquer une notion qui relève de la loterie au domaine de la course aux titres scolaires et aux postes professionnels constitue ce qu’il faut bien nommer une mystification. En effet, on proclame qu’on peut agir sur les effets, l’inégalité scolaire, alors qu’il n’est pas question d’agir sur les causes, l’inégalité sociale. L’évocation d’une prétendue possi­bilité d’égalité des chances aboutit à escamoter l’importance de l’égalité formelle, juridique, donc à responsabiliser l’École et à disculper le pouvoir politique. La substitution au “ droit ", qui relève du pouvoir politique, de la chance ”, qui est de l’ordre de l’aléatoire, est, de plus, une imposture puisque les jeux sont faits très en amont, c’est-à-dire en dehors de l’Ecole.Il advient même que la mise en évidence de cette mystification aboutit néanmoins à la critique, non seulement de l’École, mais même du rôle que le mouvement des Lumières attribua à l’instruction. Ainsi, Tony Andréani et Marc Féray écrivent “ A l’aube de la société moderne, les philosophes se sont vivement intéressés au problème de l’éducation, tels Rousseau et Diderot. Leur préoccupation d’alors nous paraît bien loin­taine aujourd’hui. Pour eux, l’école devait sortir la société de l’obscurantisme moyen­âgeux, et faire entrer dans l’ère des Lumières une population d’hommes nouveaux, aptes à prendre part avec maturité à la vie politique. L’accès à l’instruction et à la culture devait ainsi permettre de réaliser une certaine égalité entre les individus, et surtout de leur don­ner une indépendance et une liberté que l’homme inculte ne peut atteindre, comme le soulignait par exemple Condorcet, dans son Rapport sur l’instruction publique: en cela, l’instruction publique s’avérait une condition essentielle de la République...Si de telles conceptions nous semblent aujourd’hui un tantinet anachroniques, c’est moins parce que la démocratie moderne a acquis dans les principaux pays riches une assise solide, que parce que l’école est souvent soupçonnée de jouer maintenant un rôle différent, quoique dérivé, de celui que lui assignaient ses premiers concep­teurs. De soutien à la République, l’école n’est - elle pas devenue son alibi ? (Discours sur l’égalité parmi les hommes, L’Harmattan, 1993, p. 89-90).
  • La Libre Pensée reçue à l’Observatoire de la Laïcité

    http://www.fnlp.fr/news/231/17/La-Libre-Pensee-recue-a-l-Observatoire-de-la-Laicite/d,lp_detail.html

    Dans le cadre de la rédaction de son rapport annuel, l’Observatoire de la Laïcité, présidé par Jean-Louis Bianco a reçu le mardi 15 mars 2016 la Fédération nationale de la Libre Pensée, représentée par son Président Jean-Sébastien Pierre et son Secrétaire général David Gozlan. Sous la conduite du rapporteur général de l’Observatoire, Nicolas Cadène, nous avons pu y développer dans le temps imparti les positions de notre association.

    La Libre Pensée reçue à l’Observatoire de la Laïcité

    Notamment la Libre Pensée a abordé le dossier ‘’Laïcité à l’hôpital”...

    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Laïcité en textes

    laicité point barre

    Jean Effel actualisé
    • Dessinateur
    • Jean Effel, de son vrai nom François Lejeune (  1908  -1982 )

     Gulliver formule la liberté de conscience opposée au dogme à l'origine de la guerre swift-jonathan.jpg 

     

    Jonathan SWIFT - pour la liberté de conscience-

    Les voyages de Gulliver
    VOYAGE À LILLIPUT
    Gros-boutistes et petits-boutistes
     
     
    (…) deux puissants empires s’affrontent, comme j’allais vous le dire, depuis trente-six lunes dans une guerre sans concession. Elle a éclaté de la manière suivante: tout le monde convient que la manière originelle de briser une coquille d'œuf avant de le manger, c'est de s'attaquer au bout le plus gros: or l'aïeul de notre Majesté d'aujourd'hui, alors qu'il était enfant, vint à se couper un doigt dans l'opération. Sur quoi l'empereur son père publia un édit ordonnant à ses sujets, sous peine de grands châtiments, d'ouvrir leurs œufs par le petit bout. Le peuple s'irrita si fort de cette loi que notre histoire nous rapporte qu'elle provoqua six rébellions qui coûtèrent la vie à un empereur et à un autre, sa couronne.
    (…) la formule est la suivante: "Tous les vrais croyants briseront leur coquille d'œuf à l'extrémité la plus commode"; cette "extrémité la plus commode", à mon humble avis, le soin d'en décider en est laissé à la conscience.
    (…) une guerre sanguinaire perdure entre les deux empires depuis trente-six lunes avec un succès variable; nous y avons perdu quarante vaisseaux de ligne et une quantité beaucoup plus importante de petits bateaux, ainsi que trente mille de nos meilleurs marins et soldats; et les dommages soufferts par l'ennemi sont tenus pour encore plus importants. Ils ont malgré tout armé une flotte nombreuse et se préparent à fondre sur nous.
    ____________________________________________________________________________

    VOLTAIRE

    Voltaire par Quentin de la Tour
    "Si donc le christianisme ne s’est formé que par la liberté de penser, par quelle contradiction, par quelle injustice voudrait-il anéantir aujourd’hui cette liberté sur laquelle seule il est fondé? "

    LIBERTÉ DE PENSER  

    Vers l’an 1707, temps-où les Anglais gagnèrent la bataille de Saragosse, protégèrent le Portugal, et donnèrent pour quelque temps un roi à l’Espagne, milord Boldmind, officier général, qui avait été blessé, était aux eaux de Barége. Il y rencontra le comte Médroso, qui, étant tombé de cheval derrière le bagage, à une lieue et demie du champ de bataille, venait prendre les eaux aussi. Il était familier de l’inquisition; milord Boldmind n’était familier que dans la conversation: un jour, après boire, il eut avec Médroso cet entretien

    Boldmind. — Vous êtes donc sergent des dominicains? vous faites là un vilain métier

    Médroso. — Il est vrai; mais j’ai mieux aimé être leur valet que leur victime, et j’ai préféré le malheur de brûler mon prochain à celui d’être cuit moi-même

    Boldmind. — Quelle horrible alternative! vous étiez cent fois plus heureux sous le joug des Maures, qui vous laissaient croupir librement dans toutes vos superstitions, et qui, tout vainqueurs qu’ils étaient, ne s’arrogeaient pas le droit inouï de tenir les âmes dans les fers

    Médroso. — Que voulez-vous? il ne nous est permis ni d’écrire, ni de parler, ni même de penser. Si nous parlons, il est aisé d’interpréter nos paroles, encore plus nos écrits. Enfin, comme on ne peut nous condamner dans un auto-da-fé pour nos pensées secrètes, on nous menace d’être brûlés éternellement par l’ordre de Dieu même, si nous ne pensons pas comme les jacobins. Ils ont persuadé au gouvernement que si nous avions le sens commun, tout l’État serait en combustion, et que la nation deviendrait la plus malheureuse de la terre

    Boldmind. — Trouvez-vous que nous soyons si malheureux, nous autres Anglais qui couvrons les mers de vaisseaux, et qui venons gagner pour vous des batailles au bout de l’Europe? Voyez-vous que les Hollandais, qui vous ont ravi presque toutes vos découvertes dans l’Inde, et qui aujourd’hui sont au rang de vos protecteurs, soient maudits de Dieu pour avoir donné une entière liberté à la presse, et pour faire le commerce des pensées des hommes? L’empire romain en a-t-il été moins puissant parce que Tullius Cicero a écrit avec liberté?

    Médroso. — Quel est ce Tullius Cicero? Jamais je n’ai entendu prononcer ce nom-là la sainte Hermandad

    Boldmind. — C’était un bachelier de l’université de Rome, qui écrivait ce qu’il pensait, ainsi que Julius Cesar, Marcus Aurelius, Titus Lucretius Carus, Plinius, Seneca, et autres docteurs

    Médroso. — Je ne les connais point; mais on m’a dit que la religion catholique, basque et romaine, est perdue, si on se met à penser

    Boldmind. — Ce n’est pas à vous à le croire; car vous êtes sûr que votre religion est divine, et que les portes de l’enfer ne peuvent prévaloir contre elle(16). Si cela est, rien ne pourra jamais la détruire

    Médroso. — Non, mais on peut la réduire à peu de chose, et c’est pour avoir pensé, que la Suède, le Danemark, toute votre île, la moitié de l’Allemagne, gémissent dans le malheur épouvantable de n’être plus sujets du pape. On dit même que si les hommes continuent à suivre leurs fausses lumières, ils s’en tiendront bientôt à l’adoration simple de Dieu et à la vertu. Si les portes de l’enfer prévalent jamais jusque-là, que deviendra le saint-office?

    Boldmind. — Si les premiers chrétiens n’avaient pas eu la liberté de penser, n’est-il pas vrai qu’il n’y eût point eu de christianisme?

    Médroso. — Que voulez-vous dire? je ne vous entends point

    Boldmind. — Je le crois bien. Je veux dire que si Tibère et les premiers empereurs avaient eu des jacobins qui eussent empêché les premiers chrétiens d’avoir des plumes et de l’encre; s’il n’avait pas été longtemps permis dans l’empire romain de penser librement, il eût été impossible que les chrétiens établissent leurs dogmes. Si donc le christianisme ne s’est formé que par la liberté de penser, par quelle contradiction, par quelle injustice voudrait-il anéantir aujourd’hui cette liberté sur laquelle seule il est fondé? Quand on vous propose quelque affaire d’intérêt, n’examinez-vous pas longtemps avant de conclure? Quel plus grand intérêt y a-t-il au monde que celui de notre bonheur ou de notre malheur éternel? Il y a cent religions sur la terre, qui toutes vous damnent si vous croyez à vos dogmes, qu’elles appellent absurdes et impies; examinez donc ces dogmes

    Médroso. — Comment puis-je les examiner? je ne suis pas jacobin

    Boldmind. — Vous êtes homme, et cela suffit

    Médroso. — Hélas! vous êtes bien plus homme que moi

    Boldmind. — Il ne tient qu’à vous d’apprendre à penser; vous êtes né avec de l’esprit; vous êtes un oiseau dans la cage de l’inquisition; le saint-office vous a rogné les ailes; mais elles peuvent revenir. Celui qui ne sait pas la géométrie peut l’apprendre; tout homme peut s’instruire: il est honteux de mettre son âme entre les mains de ceux à qui vous ne confieriez pas votre argent; osez penser par vous-même

    Médroso. — On dit que si tout le monde pensait par soi-même, ce serait une étrange confusion

    Boldmind. — C’est tout le contraire. Quand on assiste à un spectacle, chacun en dit librement son avis, et la paix n’est point troublée; mais si quelque protecteur insolent d’un mauvais poète voulait forcer tous les gens de goût à trouver bon ce qui leur paraît mauvais, alors les sifflets se feraient entendre, et les deux partis pourraient se jeter des pommes à la tête, comme il arriva une fois à Londres. Ce sont ces tyrans des esprits qui ont causé une partie des malheurs du monde. Nous ne sommes heureux en Angleterre que depuis que chacun jouit librement du droit de dire son avis

    Médroso. — Nous sommes aussi fort tranquilles à Lisbonne, où personne ne peut dire le sien

    Boldmind. — Vous êtes tranquilles, mais vous n’êtes pas heureux; c’est la tranquillité des galériens, qui rament en cadence et en silence

    Médroso. — Vous croyez donc que mon âme est aux galères?

    Boldmind. — Oui; et je voudrais la délivrer

    Médroso. — Mais si je me trouve bien aux galères?

    Boldmind. — En ce cas vous méritez d’y être

    Jeudi 08 Juin 2006

    ________________________________________________________________________________________


    Condorcet-Ribemont-Aisne.jpg

    statue à Ribemont (Aisne)

    Condorcet propose  la laïcité de l’institution scolaire -extrait des 5 mémoires-

    Premier principe :
    « De quelque opinion que l'on soit sur l'existence d'une cause première, sur l'influence des sentiments reli­gieux, on ne peut soutenir qu 'il soi! utile d'enseigner la mythologie d'une religion sans dire qu'il peut être utile de tromper les hommes.., La puissance publique ne peut être juge de la vérité d'une religion, En supposant qu'il soit utile que les hommes aient besoin d'une religion, les soins, les dépenses qui auraient pour objet de leur en donner une sont une tyrannie exercée sur les opinions aussi contraire à la politique qu'à la morale… C'est un objet qui doit être laissé à la conscience de chaque individu. »
     
    second principe:
    « La Constitution, en reconnaissant à chaque individu le droit de choisir son culte, en établissant une entière égalité entre tous les habitants de la France, ne permet point d'admettre dans l'instruction publique, un enseignement qui, en repoussant les enfants d'une partie des citoyens détruirait l'égalité des avantages sociaux, et donnerait à des dogmes particuliers un avantage contraire à la liberté des opinions, Il était donc rigoureusement nécessaire de séparer de la morale les principes de toute religion particulière, et de n'admettre dans l’instruction publique l'enseignement d'aucun culte religieux.
    Chacun d'eux doit être enseigné dans les temples par ses propres ministres, Les parents, quelle que soit leur opinion sur la nécessité de telle ou telle religion pourront alors sans répugnance envoyer leurs enfants dans les établissements nationaux; et la puissance publique n'aura point usurpé sur les droits de la conscience, sous prétexte de l'éclairer et de la conduire…
    … Dira-t-on que l'idée de cette séparation s'élève trop au-dessus des lumières actuelles du peuple? Non sans doute ; car, puisqu'il s'agit ici d'instruction publique, tolérer une erreur, ce serait s'en rendre complice ; ne pas consacrer  hautement la vérité, ce serait la trahir… » 
    _______________________________________________________________

    chaumette pierre gaspard
    CHAUMETTE Pierre Gaspard
    Fervent déchristianisateur, il fait volte-face dans son discours prononcé à la Commune, le 28 novembre 1793 et formule  clairement, dans les pas de Robespierre,ce qui se nommera la laïcité de l'Etat.
     
    "... J'estime que le conseil doit rejeter loin de lui toutes discussions relatives aux différents cultes. Peu nous importe que tel soit théiste ou athée, catholique ou grec, ou calviniste, ou protestant, qu'il croie à l'alcoran, aux miracles, aux loups-garous, aux contes des fées, aux damnés, cela ne nous regarde pas ; qu'il rêve tant qu'il voudra, pourvu que ces rêves ne soient ni trop bruyants, ni trop furieux, peu nous importe. Ne nous informons pas s'il va la messe, à la synagogue ou aux prêchés : informons-nous seulement, s'il est républicain ; ne nous mêlons pas de ses lubies, mêlons-nous d'administrer, de lui assurer le libre exercice de ses droits, même de celui de rêver.
     

    _______________________________________________________

     

    robespierre maximilien

      16 frimaire an II (6 décembre 1793)

    ROBESPIERRE & LA LIBERTE DES CULTES

     « Vous avez chargé le Comité de salut public de vous présenter aujourd’hui un projet de loi sur les moyens d’assurer le libre exercice des cultes. Je ne vous ferai aucune observation préalable, je me contenterai de vous lire le projet de décret :

     

    la Convention nationale, considérant ce qu’exigent d’elle les principes qu’elle a proclamés au nom du peuple français, et le maintien de la tranquillité publique : 1˙ Défend toutes violences ou menaces contraires à la liberté des cultes. 2˙ La surveillance des autorités constituées et l’action de la force publique se renfermeront à cet égard, chacun pour ce qui les concerne, dans les mesures de police et de sûreté publique. 3˙ La Convention, par les dispositions précédentes, n’entend déroger en aucune manière aux lois répressives ni aux précautions de salut public contre les prêtres réfractaires ou turbulents et contre tous ceux qui tenteraient d’abuser du prétexte de la religion pour compromettre la cause de la liberté. Elle n’entend pas non plus fournir à qui que ce soit, aucun prétexte d’inquiéter le patriotisme et de ralentir l’essor de l’esprit public. La Convention invite tous les bons citoyens, au nom de la patrie, à s’abstenir de toutes disputes théologiques ou étrangères aux grands intérêts du peuple français, pour concourir de tous leurs moyens au triomphe de la République et à la ruine de ses ennemis. L’adresse, en forme de réponse aux manifeste des rois ligués contre la République, décrétée par la Convention nationale le 15 frimaire, sera réimprimée par les ordres des administrations de district, pour être étendue et affichée dans l’étendue de chaque district. Elle sera lue, ainsi que le présent décret, au prochain jour de décadi, dans les assemblées de communes ou de sections, par les officiers municipaux ou par les présidents des sections »

     


     ____________________________________________________________________

    MANIFESTE DES INSTITUTEURS SYNDICALISTES

    26 NOVEMBRE 1905 (extraits)

    Considérant qu'il est établi qu'aucun texte de loi  ne dénie formelle­ment aux instituteurs le droit de former des syndicats; Que d'autre part, il n'est pas exact d'affirmer qu'il y ait une juris­prudence contre les Syndicats  d'instituteurs; Attendu qu'il s'est constitué, aussitôt après la promulgation de la loi de 1884, un Syndicat des Membres de l'Enseignement, et, plus récem­ment, plusieurs syndicats d'instituteurs, sans que l'autorité judiciaire s'en soit émue, et que les poursuites contre les associations syndicales d'ins­tituteurs n'ont commencé que sur l'injonction du pouvoir exécutif;

                                                                                                                                                                                     Les instituteurs syndicalistes croient devoir, dans le but d'éclairer l'opinion publique et le pouvoir législatif sur ce qu'ils se proposent en re­cherchant la forme syndicale, faire la déclaration suivante:

    « Si l'on admet qu'il soit dans la nature des choses et de l'intérêt su­périeur de l'État que la capacité syndicale soit refusée aux agents qui dé­tiennent une portion de la puissance publique, on ne saurait s'en prévaloir pour dénier aux instituteurs le droit de se constituer en syndicats. Notre enseignement n'est pas un enseignement d'autorité. Ce n'est pas au nom du gouvernement, même républicain, ni même au nom du Peuple français que l'instituteur confère son enseignement: c'est au nom de la vérité. Les rapports mathématiques, les règles de grammaire, non plus que les faits d'ordre scientifique, historique, moral, qui le constituent, ne sau­raient dés lors être soumis aux fluctuations d'une majorité.

    « Il découle de ces principes que le corps des instituteurs a besoin de toute son autonomie, et les instituteurs eux-mêmes de la plus large indé­pendance. Or, cette autonomie du corps enseignant primaire et cette in­dépendance de ses membres ne peuvent être pleinement réalisées que par la constitution en Syndicats des Associations professionnelles d'instituteurs. « Nous avons, de la forme syndicale, la plus haute conception. Le Syn­dicat ne nous apparaît point créé uniquement pour défendre les intérêts immédiats de ses membres, mais il nous semble qu'il doit se soucier au­tant de rendre plus profitable à la collectivité la fonction sociale que ses membres remplissent.

    « Telle est la conception syndicale que nous voulons porter dans les Bourses du Travail. Et telles sont les raisons, d'ordre théorique et d'ordre pratique, pour lesquelles nous demandons au Pouvoir législatif de recon­naître aux associations professionnelles d'instituteurs la capacité syndicale.

    « Et en attendant, nous engageons tous les instituteurs syndicalistes à adhérer aux Syndicats déjà existants. »

     __________________________________________________________________

    LAÏCITE EN TEXTES et autres textes

    Georges CORM : Recours au religieux et non pas retour du religieux

     

    "L’appel occidental à la religion, qu’il s’agisse de l’invocation des valeurs dites judéo-chrétiennes ou du recours aux différents fondamentalismes des Églises américaines, témoigne bien moins du retour du religieux que de son contraire, le recours à la religion. Ce recours provient de la nécessité de donner un vernis de légitimité à des actions politiques qui, au regard des critères classiques de l’humanisme moderne, tel que façonné depuis la philosophie des Lumières et la Révolution française, en manquaient totalement. (…) En fait, le retour du religieux, loin d’être un phénomène naturel, une réaction quasi biologique aux excès dans lesquels la laïcité aurait conduit le monde, est un phénomène politique majeur qui n’a de religieux que le nom. Il n’est lié à aucune évolution majeure dans les constructions théologiques et politiques ou dans les expressions de la foi, sinon le regain de lecture littérale de l’Ancien Testament et des Écritures qui sévit aux Etats-Unis, mais aussi(…) pour d’autres raisons, dans les sociétés musulmanes et le judaïsme."
    La question religieuse au XXIe siècle Géopolitique et crise de la postmodernité (p 33-34)
    _________________________________________________________________
     
    FONTENELLE - En défense de la raison : La dent d'or-Fontenelle Bernard Bovier de
    "Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait; mais enfin nous éviterons le ridicule d'avoir trouvé la cause de ce qui n'est point.

    Ce malheur arriva si plaisamment sur la fin du siècle passé à quelques savants d'Allemagne, que je ne puis m'empêcher d'en parler ici.
    En 1593, le bruit courut que les dents étant tombées à un enfant de Silésie, âgé de sept ans, il lui en était venu une d'or à la place d'une de ses grosses dents.

    Hortius, professeur en médecine dans l'université de Helmstad, écrivit en 1595 l'histoire de cette dent, et prétendit qu'elle était en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu'elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant, pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. Figurez-vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux chrétiens ni aux Turcs. En la même année, afin que cette dent d'or ne manquât pas d'histriens, Rullandus en écrit encore l'histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d'or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit de la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu'il fût vrai que la den était d'or. Quand un orfèvre l'eut examinée, il se trouva que c'était une feuille d'or appliquée à la dent, avec beaucoup d'adresse; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l'orfèvre.
    Rien n'est plus naturel que d'en faire autant sur toutes sortes de matières. Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que, non seulement nous n'avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d'autres qui s'accommodent très bien avec le faux.
    De grands physiciens ont fort bien trouvé pourquoi les lieux souterrains sont chauds en hiver, et froids en été. De plus grands physiciens ont trouvé depuis peu que cela n'était pas.
    Les discussions historiques sont encore plus susceptibles de cette sorte d'erreur. On raisonne sur ce qu'ont dit les historiens; mais ces historiens n'ont-ils été ni passionnés, ni crédules, ni mal instruits, ni négligents?
    Il en faudrait trouver un qui eût été spectateur de toutes choses, indifférent, et appliqué.
    Surtout quand on écrit des faits qui ont liaison avec la religion, il est assez difficile que, selon le parti dont on est, on ne donne à une fausse religion des avantages qui ne lui sont point dus ou qu'on ne donne à la vraie de faux avantages dont elle n'a pas besoin, Cependant on devrait être persuadé qu'on ne peut jamais ajouter de la vérité à celle qui est vraie, ni en donner à celles qui sont fausses."
     

        spinoza.jpg 
    Baruch van Spinoza (1632-1677)Traité des autorités théologique et politique folio 242Spinoza conclut  sa dernière œuvre par ce véritable manifeste de la liberté de pensée« En résumé:1° Il est impossible de priver les individus de la liberté d'exprimer ce qu'ils pensent.2° La reconnaissance de la liberté individuelle de juger ne menace ni le droit, ni le prestige d'arbitre, incarnés par la souveraine Puissance. Avec la réserve, toutefois, que nul n'abusera de cette liberté pour introduire dans la communauté une espèce quelconque de législation nouvelle, ou pour se livrer à quelque activité que ce soit, contraire aux lois traditionnelles.3° La jouissance individuelle de la liberté de juger ne représente aucun danger pour la paix et n'entraîne aucun inconvénient, auquel il ne soit très facile de prévoir un remède.4° Elle ne menace, en aucun cas non plus, quelque ferveur sacrée que ce soit.5° Les lois instituées, concernant des problèmes spéculatifs, sont tout à fait inopérantes.6° Enfin, la jouissance individuelle de la liberté de juger (qui ne menace ni la paix, ni aucune ferveur véritable au sein de la communauté publique, ni le droit de la souveraine Puissance) est en outre elle-même indispensable à la conservation de la paix, de la ferveur et du droit politique souverain.»Traduit et annoté par Madeleine Francès.    
     

    Hugo

    Victor HUGO- Education et instruction, deux faits distincts...

    «( …)Quant à moi, je vois clairement deux faits distincts, l’éducation et l’instruction . L’éducation, c’est la famille qui la donne ; l’instruction, c’est l’Etat qui la doit. L’enfant veut être élevé par la famille et instruit par la patrie. Le père donne à l’enfant sa foi ou sa philosophie ; l’Etat donne à l’enfant l’enseignement positif.
    De là , cette évidence que l’éducation peut être religieuse et que l’instruction doit être laïque. le domaine de l’éducation, c’est la conscience ; le domaine de l’instruction, c’est la science. Plus tard, dans l’homme fait, ces deux lumières se complètent l’une par l’autre.(…)
    (Extrait d’une lettre à M. TREBOIS, Président de la Société des écoles laïques)

    Messieurs, toute question a son idéal. Pour moi, l’idéal dans cette question de l’enseignement, le voici : L’instruction gratuite et obligatoire. Obligatoire au premier degré seulement, gratuite à tous les degrés (Murmure à droite). L’instruction primaire obligatoire, c’est le droit de l’enfant, (Murmures) qui, ne vous y trompez pas, est plus sacré que le droit du père et qui se confond avec le droit de l’Etat.(…)
    Partout où il y a un champ, partout où il y a un esprit, qu’il y ait un livre. Pas une commune sans une école, pas une ville sans un collège, pas un chef-lieu sans une faculté.

    INSTRUCTION OU EDUCATION ? J.P. RABAUT (1793)

    Remarque: l’éducation (embrigadement et dressage) coûte moins cher que l'instruction, car elle ne nécessite que caporaux, moniteurs, gardiens, directeurs de conscience, dames patronnesses.
     
    PROJET D’EDUCATION NATIONALE
    par le député J.P. RABAUT (1793)
    Citoyens,
    C'est de l’éducation nationale que je viens vous parler. (...)
    Existe-t-il un moyen infaillible de communiquer incessamment, tout à l’heure, à tous les Français à la fois, des impressions uniformes et communes, dont l’effet soit de les rendre, tous ensemble, dignes de la révolution; de la liberté, ce droit de justice qui se convertit souvent en iniquité; de l’égalité, ce lien fraternel qui se change si aisément en tyrannie; et de cette élévation simple et noble, où l’espèce humaine a été portée depuis quatre ans, dans le combat à mort qui a été livré entre toutes les vérités et toutes les erreurs? Ce moyen existe sans doute: il consiste dans ces grandes et communes institutions, si bien connues des anciens, qui faisaient qu’au même jour, au même instant, chez tous les citoyens, dans tous les âges et dans tous les lieux, tous recevaient les mêmes impressions, par les sens, par l’imagination, par la mémoire, par le raisonnement, par tout ce que l’homme a de facultés, et par cet enthousiasme que l’on pourrait appeler la magie de la raison.
    Ce secret a bien été connu des prêtres, qui, par leurs catéchismes, par leurs processions,(...), par leurs cérémonies, leurs sermons, leurs hymnes, leurs missions, leurs pèlerinages, leurs statues, leurs tableaux, et par tout ce que la nature et l’art mettaient à leur disposition, conduisaient infailliblement les hommes vers le but que les prêtres se proposaient. Ils s’emparaient de l’homme dès sa naissance; ils s’en saisissaient dans le bas âge, dans l’adolescence, dans l’âge mûr, à l’époque de son mariage, à la naissance de ses enfants, dans ses chagrins, dans ses fautes, dans sa fortune, dans sa misère, dans l‘intérieur de sa conscience, dans tous ses actes civils, dans ses maladies et dans sa mort. C'est ainsi qu’ils étaient parvenus à jeter dans un même moule, à donner une même opinion, à former aux mêmes usages, tant de nations différentes de mœurs, de langage, de lois, de couleur et de structure, malgré l’intervalle des monts et des mers. Législateurs habiles, qui nous parlez au nom du ciel, ne saurions-nous pas faire, pour la vérité et la liberté, ce que vous avez fait si souvent pour l’erreur et pour l’esclavage?
    Il suit de cette observation, que je crois grande, car elle embrasse tout l’homme, toute la société des Français, toute l’espèce humaine; il suit, dis-je, de cette observation, qu’il faut distinguer l’instruction publique de l’éducation nationale. L’instruction publique éclaire et exerce l’esprit, l’éducation nationale doit former le cœur: la première doit donner des lumières, et la seconde des vertus; la première fera le lustre de la société, la seconde en fera la consistance et la force.
    L’instruction publique demande des lycées, des collèges, des académies, des livres, des instruments, des calculs, des méthodes; elle s’enferme dans des murs.
    L’éducation nationale demande des cirques, des gymnases, des armes, des jeux publics, des fêtes nationales, le concours fraternel de tous les âges et de tous les sexes, et le spectacle imposant et doux de la société humaine rassemblée: elle veut un grand espace, le spectacle des champs et de la nature. (...)
    Toute sa doctrine consiste donc de s’emparer de l’homme dès le berceau, et même avant sa naissance; car l’enfant qui n’est pas né appartient déjà à la patrie.
    Elle s’empare de tout l’homme sans le quitter jamais, en sorte que l’éducation nationale n’est pas une institution pour l’enfance, mais pour la vie toute entière.(...)Lorsque les principes constitutionnels et le mode de gouvernement auront été ratifiés par le peuple, ils seront rédigés, en forme de catéchisme; et tout enfant, âgé de quinze ans, sera obligé de le savoir par cœur. Il sera dressé un catéchisme simple et court sur les droits et les devoirs des nations entre elles, que tout garçon de quinze ans sera obligé de savoir par cœur(...)

    Les faits avant les mots; science contre scolastique

    LAÏCITE EN TEXTES et autres textes

    Claude BERNARD

    En résumé, il faut savoir que les mots que nous employons pour exprimer les phénomènes, quand nous ignorons leurs causes, ne sont rien par eux-mêmes, et que, dès que nous leur accordons une valeur dans la critique ou dans les discussions, nous sortons de l’expérience et nous tombons dans la scholastique. Dans les discussions et ou dans les explications de phénomènes, il faut toujours bien se garder de sortir de l’observation et de substituer un mot à la place du fait.
    Notre langage n’est en effet qu’approximatif et il est si peu précis, même dans les sciences, que si l’on perd les phénomènes de vue, pour s’attacher aux mots, on est bien vite en dehors de la réalité(…). L’esprit a naturellement des tendances systématiques et c’est pour cela que l’on cherche à s’accorder plutôt sur les mots que sur les choses. C’est une mauvaise direction qui embrouille les questions (…)

    Contre le culte de la personnalité

    MESLIER & LENINE:

    LAÏCITE EN TEXTES et autres textesLAÏCITE EN TEXTES et autres textes

     

    Le 12 avril 1917, Lénine  "(...) fait adopter par le gouvernement un décret sur les monuments de la République qui prévoit d'enlever des monuments représentant des tsars et dignitaires tsaristes dénués de valeur artistique et des aigles tsaristes, de remplacer des inscriptions et d'ériger de nouveaux monuments. Lénine y revient dans  les réunions du Conseil des 8, 17 et 30 juillet et morigène par télégramme les deux Commissaires chargés de l'affaire.

    Près du Kremlin un obélisque de granit portait gravés les noms des tsars. Le gouvernement les fait remplacer par ceux de vingt révolutionnaires. La commission, où certains ont déjà des moeurs de courtisans, y glisse celui de Lénine. Il se raye de la liste, réduite à dix-neuf noms, qui illustrent sa volonté de situer la Révolution d'Octobre dans la continuité de tous les courants révolutionnaires, utopistes, anarchistes, sociaux-démocrates, populistes, communistes; Marx et Engels côtoient Bakounine, Lassalle, Bebel, Campanella, Thomas More, Fourier, Jaurès, Lavrov, Liebknecht, le curé Meslier, Mikhailovski, Plekhanov, Vaillant, Proudhon, Saint-Simon,Tchernychevski et Winstanley, le niveleur anglais de 1649(...)"                                                                             __________________________ ______________________________________

    in "LENINE 1870-1924" de Jean-Jacques MARIE, page 261 Edit: Balland

           

    Maiakovski.jpg                    lenine1

    MAÏAKOVSKI
    Poème paru en 1924 dans le n°1 de la revue Lef.
    Quelques années plus tard, le 14 avril 1930, Maïakovski se suicidait, tandis que le stalinisme commençait à couvrir l’URSS de sa chape totalitaire.

    Lénine n’est pas à vendre
    On a vu dans nos journaux l’annonce suivante :
    BUSTES DE V.I.LENINE en plâtre, en bronze, en marbre, en granit,grandeur nature ou deux fois grandeurnature, par rapport à l’original, avec permission de le reproduire et le répandre accordéepar la commission pour la perpétuation de lamémoire deV.I.LENINEDe l’œuvre du sculpteur S.D. MERKOULOVproposé par les éditions d’Etat aux organisations du parti, aux syndicats, aux administrations publiques, aux coopératives,etc.
    CHAQUE EXEMPLAIRE DUMENT AUTORISEvisite et réception des commandes à la sectiondes éditions commerciales,4, rue Rojdestvenska, Moscou.
    Des prospectus illustrés sont envoyés.
    Gratuitement, sur simple demande.
    Reproduction et contrefaçon sont punies par la loi.
    Nous protestons.
    Nous sommes d’accord avec les cheminots
    De Riazan qui ont proposé au Décorateur de réaliser la salle Lénine de Leur club, sans buste ni portrait de Lénine , en disant : « Nous ne voulons pas d’icône. »
    Nous insistons.
    Ne faites pas de Lénine une estampille.
    N’imprimez pas son portrait sur les affiches,les toiles cirées, les assiettes, les gobelets, les porte-cigares.
    Ne le moulez pas dans le bronze.
    Ne lui enlevez pas la démarche et le visage d’homme vivant qu’il a su conserver en dirigeant la marche de l’histoire.
    Lénine est encore notre contemporain.
    Il est parmi les vivants.
    Nous avons besoin de Lénine vivant et non de Lénine mort.
    Aussi.
    Etudiez Lénine, ne le canonisez pas.
    Ne créez pas un culte autour du nomd’un homme qui toute sa vie a lutté contre les cultes de toute espèce.
    Ne faites pas de commerce avec les objets de ce culte.
    Lénine n’est pas à vendre.

    (paru en 1967aux Editions du Seuil dans le livre : « Les paroles qui ébranlèrent le monde », traduit et présenté par J.J. Marie.)

            La liberté de la presse -Beaumarchais, Balzac, Marx, Londres, Camus etc...

    liberte-de-la-presse-1789.jpg
    Avant la Révolution française, la presse n’était libre que pour les publications autorisées par le roi et le pape.

    Le mariage de Figaro (1784) Beaumarchais
    «(…) pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs. »

    Pendant la Révolution, notamment, avec la rédaction des cahiers de doléance, le besoin populaire de s’informer et d’informer ne peut plus être contenu : les feuilles imprimées et journaux se multiplient. La constitution de 1791 reconnaît la liberté de la presse :
     
    Constitution du 3 septembre 1791
    Art 11- La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.

    Art 4 - La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui (…) (1791)

    BALZAC Splendeur et misère des courtisanes 1838
    "Quiconque a trempé dans le journalisme, ou y trempe encore, est dans la nécessité cruelle de saluer les hommes qu'il méprise, de sourire à son meilleur ennemi, de pactiser avec les plus fétides bassesses, de se salir les doigts en voulant payer ses agresseurs avec leur monnaie. On s'habitue à voir faire le mal, à le laisser passer, on commence par l'approuver, on finit par le commettre. A la longue, l'âme, sans cesse maculée par de honteuses et continuelles transactions, s'amoindrit, le ressort des pensées nobles se rouille, les gonds de la banalité s'usent et tournent d'eux-mêmes.
    (…) Les caractères se détrempent, les talents s'abâtardissent, la foi dans les belles œuvres s'envole. Tel qui voulait s'enorgueillir de ses pages se dépense en de tristes articles que sa conscience lui signale tôt ou tard comme de mauvaises actions. On était venu pour être un grand écrivain, on se trouve un impuissant folliculaire."

    Karl Marx :
    « Il ne s'agit pas de savoir si la liberté de la presse doit exister, puisqu'elle existe toujours. Il s'agit de savoir si la liberté de la presse est le privilège de quelques individus ou le privilège de l'esprit humain. »

    « La vraie censure immanente à la liberté de la presse, c'est la critique; elle est le tribunal que la liberté de la presse se donne elle-même.

    La liberté est l’essence de l’homme, à un point tel que même ses adversaires la réalisent, bien qu’ils en combattent la réalité : ils veulent s’approprier comme de la parure la plus précieuse ce qu’ils ont rejeté comme parure de la nature humaine.
    Nul ne combat la liberté; il combat tout au plus la liberté des autres. Toute espèce de liberté a donc toujours existé, seulement tantôt comme privilège particulier, tantôt comme droit général.
    [...] Il ne s'agit pas de savoir si la liberté de la presse doit exister, puisqu'elle existe toujours. Il s'agit de savoir si la liberté de la presse est le privilège de quelques individus ou le privilège de l'esprit humain. Il s'agit de savoir si ce qui est un tort pour les uns peut être un droit pour les autres [...]

    La vraie censure immanente à la liberté de la presse, c'est la critique; elle est le tribunal que la liberté de la presse se donne elle-même.

    La censure reconnaît elle-même qu'elle n'est pas un but en soi, qu'elle n'est rien de bon en soi, qu'elle est, par conséquent, fondée sur le principe: la fin justifie les moyens. Mais un but qui a besoin de moyens injustes, n'est pas un but juste [...]

    Pour défendre la liberté dans un domaine quelconque, et même pour la comprendre, il me faut la saisir selon son caractère essentiel, sans considérer ses rapports extérieurs. Mais est-elle fidèle à son caractère, agit-elle conformément à la noblesse de sa nature, est-elle libre, la presse qui se rabaisse au rang d'un métier? Il faut, certes, que l'écrivain ait des ressources pour pouvoir vivre et écrire, mais il ne faut aucunement qu'il vive et écrive pour gagner de l'argent.
    Lorsque Béranger chante:
    Je ne vis que pour faire des chansons,
    Si vous m'ôtez ma place, Monseigneur,
    Je ferai des chansons pour vivre,
    cette menace renferme l'ironique aveu que le poète se prostitue dès que la poésie devient pour lui un moyen.
    L'écrivain ne considère nullement ses travaux comme un moyen. Ses travaux sont une fin en soi. Il y voit si peu un moyen pour lui et pour les autres qu'il sacrifie, si besoin est, sa propre existence à l'existence de ses travaux et qu'il fait sien, bien que d'une manière toute différente, le principe du prédicateur religieux: obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. Il fait lui-même partie de ces hommes, avec ses besoins humains, ses désirs humains [...] La première liberté de la presse, c'est de ne pas être un métier. L'écrivain qui la rabaisse jusqu'à en faire un moyen matériel mérite d'être puni de cette servitude intérieure par la servitude extérieure; autrement dit la censure, ou plutôt : sa punition, c'est précisément l'existence de la censure.
    Source: Rheinische Zeitung, 1842. MEW, I, p.51, 54,60,70 sq.

    Contre la censure (surnommée Anastasia cf Albert Londres), et le « bourrage de crâne » mais aussi contre les plumes vendues au plus offrant (cf Balzac et Marx)!
    La charte du journaliste (1918)
    « Un journaliste digne de ce nom prend la responsabilité de tous ses écrits même anonymes :
    - tient la calomnie, les accusations sans preuves, l’altération des documents ; la déformation des faits, le mensonge pour les plus graves fautes professionnelles ;
    - ne reconnaît que la production de ses pages souveraine en matière d’honneur professionnel ;
    - n’accepte que des missions compatibles avec la dignité professionnelle ;
    - s’interdit d’invoquer un titre ou une qualité imaginaires, d’user de moyens déloyaux ; pour obtenir une information ou surprendre la bonne foi de quiconque ;
    - ne touche pas d’argent dans un service public ou une entreprise privée où sa qualité ; de journaliste, ses influences, ses relations seraient susceptibles d’être exploitées ;
    - ne signe pas de son nom des articles de réclame, commerciale ou financière ;
    - ne commet aucun plagiat, cite les confrères dont il reproduit un texte quelconque ;
    - ne sollicite pas la place d’un confrère, ni ne provoque son renvoi en offrant de travailler à des conditions inférieures ;
    - garde le secret professionnel ;
    - n’use pas de la liberté de la presse dans une intention intéressée ;
    - revendique la liberté de publier honnêtement ses informations ;
    - tient le scrupule et le souci de la justice pour des règles premières ;
    - ne confond pas son rôle avec celui du policier. »

    LE MANIFESTE D'ALBERT CAMUS (1939), censuré!
    Il est difficile aujourd'hui d'évoquer la liberté de la presse sans être taxé d'extravagance, accusé d'être Mata-Hari, de se voir convaincre d'être le neveu de Staline.
    Pourtant cette liberté parmi d'autres n'est qu'un des visages de la liberté tout court et l'on comprendra notre obstination à la défendre si l'on veut bien admettre qu'il n'y a point d'autre façon de gagner réellement la guerre.
    Certes, toute liberté a ses limites. Encore faut-il qu'elles soient librement reconnues. Sur les obstacles qui sont apportés aujourd'hui à la liberté de pensée, nous avons d'ailleurs dit tout ce que nous avons pu dire et nous dirons encore, et à satiété, tout ce qu'il nous sera possible de dire. En particulier, nous ne nous étonnerons jamais assez, le principe de la censure une fois imposé, que la reproduction des textes publiés en France et visés par les censeurs métropolitains soit interdite au Soir républicain - le journal, publié à Alger, dont Albert Camus était rédacteur en chef à l'époque - , par exemple. Le fait qu'à cet égard un journal dépend de l'humeur ou de la compétence d'un homme démontre mieux qu'autre chose le degré d'inconscience où nous sommes parvenus.
    Un des bons préceptes d'une philosophie digne de ce nom est de ne jamais se répandre en lamentations inutiles en face d'un état de fait qui ne peut plus être évité. La question en France n'est plus aujourd'hui de savoir comment préserver les libertés de la presse. Elle est de chercher comment, en face de la suppression de ces libertés, un journaliste peut rester libre. Le problème n'intéresse plus la collectivité. Il concerne l'individu.
    Et justement ce qu'il nous plairait de définir ici, ce sont les conditions et les moyens par lesquels, au sein même de la guerre et de ses servitudes, la liberté peut être, non seulement préservée, mais encore manifestée. Ces moyens sont au nombre de quatre : la lucidité, le refus, l'ironie et l'obstination. La lucidité suppose la résistance aux entraînements de la haine et au culte de la fatalité. Dans le monde de notre expérience, il est certain que tout peut être évité. La guerre elle-même, qui est un phénomène humain, peut être à tous les moments évitée ou arrêtée par des moyens humains. Il suffit de connaître l'histoire des dernières années de la politique européenne pour être certains que la guerre, quelle qu'elle soit, a des causes évidentes. Cette vue claire des choses exclut la haine aveugle et le désespoir qui laisse faire. Un journaliste libre, en 1939, ne désespère pas et lutte pour ce qu'il croit vrai comme si son action pouvait influer sur le cours des événements. Il ne publie rien qui puisse exciter à la haine ou provoquer le désespoir. Tout cela est en son pouvoir.
    En face de la marée montante de la bêtise, il est nécessaire également d'opposer quelques refus. Toutes les contraintes du monde ne feront pas qu'un esprit un peu propre accepte d'être malhonnête. Or, et pour peu qu'on connaisse le mécanisme des informations, il est facile de s'assurer de l'authenticité d'une nouvelle. C'est à cela qu'un journaliste libre doit donner toute son attention. Car, s'il ne peut dire tout ce qu'il pense, il lui est possible de ne pas dire ce qu'il ne pense pas ou qu'il croit faux. Et c'est ainsi qu'un journal libre se mesure autant à ce qu'il dit qu'à ce qu'il ne dit pas. Cette liberté toute négative est, de loin, la plus importante de toutes, si l'on sait la maintenir. Car elle prépare l'avènement de la vraie liberté. En conséquence, un journal indépendant donne l'origine de ses informations, aide le public à les évaluer, répudie le bourrage de crâne, supprime les invectives, pallie par des commentaires l'uniformisation des informationset, en bref, sert la vérité dans la mesure humaine de ses forces. Cette mesure, si relative qu'elle soit, lui permet du moins de refuser ce qu'aucune force au monde ne pourrait lui faire accepter : servir le mensonge.
    Nous en venons ainsi à l'ironie. On peut poser en principe qu'un esprit qui a le goût et les moyens d'imposer la contrainte est imperméable à l'ironie. On ne voit pas Hitler, pour ne prendre qu'un exemple parmi d'autres, utiliser l'ironie socratique. Il reste donc que l'ironie demeure une arme sans précédent contre les trop puissants. Elle complète le refus en ce sens qu'elle permet, non plus de rejeter ce qui est faux, mais de dire souvent ce qui est vrai. Un journaliste libre, en 1939, ne se fait pas trop d'illusions sur l'intelligence de ceux qui l'oppriment. Il est pessimiste en ce qui regarde l'homme. Une vérité énoncée sur un ton dogmatique est censurée neuf fois sur dix. La même vérité dite plaisamment ne l'est que cinq fois sur dix. Cette disposition figure assez exactement les possibilités de l'intelligence humaine. Elle explique également que des journaux français comme Le Merle ou Le Canard enchaîné puissent publier régulièrement les courageux articles que l'on sait. Un journaliste libre, en 1939, est donc nécessairement ironique, encore que ce soit souvent à son corps défendant. Mais la vérité et la liberté sont des maîtresses exigeantes puisqu'elles ont peu d'amants.
    Cette attitude d'esprit brièvement définie, il est évident qu'elle ne saurait se soutenir efficacement sans un minimum d'obstination. Bien des obstacles sont mis à la liberté d'expression. Ce ne sont pas les plus sévères qui peuvent décourager un esprit. Car les menaces, les suspensions, les poursuites obtiennent généralement en France l'effet contraire à celui qu'on se propose. Mais il faut convenir qu'il est des obstacles décourageants : la constance dans la sottise, la veulerie organisée, l'inintelligence agressive, et nous en passons. Là est le grand obstacle dont il faut triompher. L'obstination est ici vertu cardinale. Par un paradoxe curieux mais évident, elle se met alors au service de l'objectivité et de la tolérance.
    Voici donc un ensemble de règles pour préserver la liberté jusqu'au sein de la servitude. Et après ?, dira-t-on. Après ? Ne soyons pas trop pressés. Si seulement chaque Français voulait bien maintenir dans sa sphère tout ce qu'il croit vrai et juste, s'il voulait aider pour sa faible part au maintien de la liberté, résister à l'abandon et faire connaître sa volonté, alors et alors seulement cette guerre serait gagnée, au sens profond du mot.
    Oui, c'est souvent à son corps défendant qu'un esprit libre de ce siècle fait sentir son ironie. Que trouver de plaisant dans ce monde enflammé ? Mais la vertu de l'homme est de se maintenir en face de tout ce qui le nie. Personne ne veut recommencer dans vingt-cinq ans la double expérience de 1914 et de 1939. Il faut donc essayer une méthode encore toute nouvelle qui serait la justice et la générosité. Mais celles-ci ne s'expriment que dans des coeurs déjà libres et dans les esprits encore clairvoyants. Former ces coeurs et ces esprits, les réveiller plutôt, c'est la tâche à la fois modeste et ambitieuse qui revient à l'homme indépendant. Il faut s'y tenir sans voir plus avant. L'histoire tiendra ou ne tiendra pas compte de ces efforts. Mais ils auront été faits.


     


    Danton Georges

    DANTON - Pour l'instruction gratuite

    "Citoyens,
    Après la gloire de donner la liberté à la France... il n'en est pas de plus grande que de préparer aux générations futures une éducation digne de la liberté. Si nous ne décrétons pas l'éducation impérative, nous ne devons pas priver les enfants du pauvre de l'éducation...
    La plus grande objection est celle de la finance : mais j'ai déjà dit qu'il n'y a point de dépense réelle là où est le bon emploi pour l'intérêt public ... Quand vous semez dans le vaste champ de la République, vous ne devez pas compter le prix de la semence.
    Après le pain, l'éducation est le premier besoin du peuple ...
    Allons donc à l'instruction commune ; tout se rétrécit dans l'éducation domestique, tout s'agrandit dans l'éducation commune.. On a fait une objection en présentant le tableau des affections paternelles ; et moi aussi, je suis père... Et bien, quand je considère ma personne relativement au bien général, je me sens élevé ; mon fils ne m'appartient pas, il est à la République, c'est à elle de dicter ses devoirs pour qu'il la serve bien.
    Je demande que, sauf les modifications nécessaires, vous décrétiez qu'il y aura des établissement nationaux où les enfants seront instruits, nourris et logés gratuitement, et des classes où les citoyens qui voudront garder leurs enfants chez eux, pourront les envoyer s'instruire."

    (Séance de la Convention du 13-8-1793)


    Instruction publique et instruction familiale

    Il est temps de rétablir ce grand principe qu'on semble méconnaître : que les enfants appartiennent à la République avant d'appartenir à leurs parents. Personne plus que moi ne respecte la nature. Mais l'intérêt social exige que là seulement doivent se réunir les affections.
    Et que doit-donc nous importer la raison d'un individu devant la raison nationale ?... C'est dans les écoles nationales que l'enfant doit sucer le lait républicain. La République est Une et Indivisible. L'instruction publique aussi doit se rapporter à ce Centre d'unité.
    (12-2-1793)

    Hugo-Victor

    CONTRE LE TRAVAIL DES ENFANTS: HUGO

    Enfants malheureux (1840)
    Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit?
    Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules.
    Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement,
    dans la même prison, le même mouvement.
    Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
    Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
    Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
    ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
    Jamais on ne s'arrête, jamais on ne joue.
    Aussi, quelle pâleur! La cendre est sur leurs joues.
    Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,
    Qui produit sa richesse en créant la misère,
    Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil!
    Progrès dont on demande: Où va-t-il? Que veut-il?"
    Qui brise la jeunesse en fleur, qui donne, en somme,
    Une âme à la machine et la vertu à l'homme!

    UNICEF
    Rapport : La Situation des enfants dans le monde, 1997, les enfants au travail.
    “Un travail inoffensif pour les adultes peut être extrêmement nocif pour les enfants. Le travail peut compromettre les aspects suivants du développement de l’enfant: son développement physique, notamment dans son état de santé général, dans la coordination, dans la force, dans la vision et dans l’ouïe; son développement cognitif lecture, écriture et calcul; son développement psychologique (...). Les atteintes physiques sont bien sûr les plus faciles à constater. Porter de lourdes charges ou rester assis pendant de longues heures dans des positions peu naturelles risque de handicaper définitivement des corps en pleine croissance.”
     

            montaigne
    MONTAIGNE 
    Sur la barbarie: Je ne suis pas marry que nous remerquons l'horreur barbaresque qu'il y a en une telle action, mais ouy bien dequoy jugeans à point de leurs fautes, nous soyons si aveuglez aux nostres.
    MONTAIGNE   Les cannibales [Les Essais]   
     
    "(...)Apres avoir long temps bien traité leurs prisonniers, et de toutes les commoditez, dont ils se peuvent adviser, celuy qui en est le maistre, faict une grande assemblée de ses cognoissans. Il attache une corde à l'un des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient, esloigné de quelques pas, de peur d'en estre offencé, et donne au plus cher de ses amis, l'autre bras à tenir de mesme; et eux deux en presence de toute l'assemblée l'assomment à coups d'espée. Cela faict ils le rostissent, et en mangent en commun, et en envoyent des loppins à ceux de leurs amis, qui sont absens. Ce n'est pas comme on pense, pour s'en nourrir, ainsi que faisoient anciennement les Scythes, c'est pour representer une extreme vengeance. Et qu'il soit ainsi, ayans apperceu que les Portugais, qui s'estoient r'alliez à leurs adversaires, usoient d'une autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenoient; qui estoit, de les enterrer jusques à la ceinture, et tirer au demeurant du corps force coups de traict, et les pendre apres: ils penserent que ces gens icy de l'autre monde (comme ceux qui avoient semé la cognoissance de beaucoup de vices parmy leur voisinage, et qui estoient beaucoup plus grands maistres qu'eux en toute sorte de malice) ne prenoient pas sans occasion cette sorte de vengeance, et qu'elle devoit estre plus aigre que la leur, dont ils commencerent de quitter leur façon ancienne, pour suivre cette-cy. Je ne suis pas marry que nous remerquons l'horreur barbaresque qu'il y a en une telle action, mais ouy bien dequoy jugeans à point de leurs fautes, nous soyons si aveuglez aux nostres. Je pense qu'il y a plus de barbarie à manger un homme vivant, qu'à le manger mort, à deschirer par tourmens et par gehennes, un corps encore plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens, et aux pourceaux (comme nous l'avons non seulement leu, mais veu de fresche memoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et qui pis est, sous pretexte de pieté et de religion) que de le rostir et manger apres qu'il est trespassé.(...)

    (Liberté de conscience, liberté de pensée, liberté d’opinion.)

    EXTRAIT DU CONTE : « ZADIG » DE VOLTAIRE

    Il y avait une grande querelle dans Babylone, qui durait depuis quinze cents années, et qui partageait l'empire en deux sectes opiniâtres: l'une prétendait qu'il ne fallait jamais entrer dans le temple de Mithra que du pied gauche; l'autre avait cette coutume en abomination, et n'entrait jamais que du pied droit. On attendait le jour de la fête solennelle du feu sacré pour savoir quelle secte serait favorisée par Zadig. L'univers avait les yeux sur ses deux pieds, et toute la ville était en agitation et en suspens. Zadig entra dans le temple en sautant à pieds joints, et il prouva ensuite, par un discours éloquent, que le Dieu du ciel et de la terre, qui n'a acception de personne, ne fait pas plus de cas de la jambe gauche que de la jambe droite.(…)Il termina aussi heureusement le grand procès entre les mages blancs et les mages noirs. Les blancs soutenaient que c'était une impiété de se tourner, en priant Dieu, vers l'orient d'hiver; les noirs assuraient que Dieu avait en horreur les prières des hommes qui se tournaient vers le couchant d'été. Zadig ordonna qu'on se tournât comme on voudrait. (…)
    _________________________________________________________

    Pierre Bayle écrit pour la tolérance entre religions, reconnaît l’innocuité de l'athéisme  et pour  finir réclamera l'Etat laïque. 
     
    Sur les accusations de blasphème réciproques lancées par les religions les unes à l’encontre des autres :
     
    « (…) chacun disposera du dictionnaire à sa façon en commençant par s’emparer de cette hypothèse :  j’ai raison et vous avez tort ; ce qui est jeter le monde dans un chaos plus affreux que celui d’Ovide. »
     
    Un fonctionnaire romain aux chrétiens venus se plaindre aux autorités des persécutions dont ils sont l’objet : 
     
    « Messieurs, de quoi vous plaignez-vous ? On vous traite comme vous nous traiteriez si vous étiez à notre place(…) Votre Dieu vous a commandé expressément de contraindre à le suivre tout venant ; que feriez-vous donc, si vous aviez la force en main, que faire mourir tous ceux qui ne pourraient se résoudre à trahir les lumières de leur conscience, pour adorer votre Dieu crucifié ? »
     
    « Si chacun avait la tolérance que je soutiens, il y aurait la même concorde dans un Etat divisé en dix religions que dans une ville où les diverses espèces d’artisans s’entre-supportent mutuellement. Tout ce qu’il pourrait y avoir, ce serait une honnête émulation à qui plus se signalerait en piété, en bonnes mœurs, en science ; (…)et, par conséquent la tolérance est la chose du monde la plus propre à ramener le siècle d’or et à faire un concert et une harmonie de plusieurs voix et instruments de différents tons et notes, aussi agréable pour le moins que l’uniformité d’une seule voix. Qu’est-ce donc qui empêche ce beau concert formé de voix et de tons différents l’un de l’autre ? C’est que l’une des deux religions veut exercer une tyrannie cruelle sur les esprits et forcer les autres à lui sacrifier leur conscience ; c’est que les rois fomentent cette injuste partialité et livrent le bras séculier aux clercs : en un mot, tout le désordre ne vient pas de la tolérance, mais de la non-tolérance. »
     

            ______________________________________________________________________
     
    EGALIE DES DROITS OU EGALITE DES CHANCES?
     
    LA FIN DE L’ÉCOLE   Michel ELIARD  Puf  CHAPITRE 1

    La mystification de “ l'égalité des chances ”

    “ Le droit ne peut jamais être plus élevéque l’état économique de la société et que ledegré de civilisation qui y correspond. ”Marx, Critique du programme de Gotha (1875). 
     
    La notion d’égalité des chances mérite examen. Depuis des décennies, les réformes scolaires ont été présentées comme les moyens de sa réalisation. La force symbolique de cette notion est telle que, à droite comme à gauche, on continue à présenter cet objectif comme étant réalisable alors même que les inégalités sociales s’aggravent de façon spectaculaire. Elément essentiel de l’arsenal idéologique du libéralisme, la perspective de l’égalité des chances a pourtant reculé vers un horizon lointain.Dans le domaine de la scolarisation, elle a été au centre des problématiques sociologiques, dans des recherches visant à analy­ser les causes de l’inégalité de réussite, de l’inégalité d’accès à l’enseignement secondaire et supérieur, et elle a pu servir de légi­timation à des réformes dont l’objectif proclamé était, entre autres, de compenser les effets de l’origine sociale sur le déroule­ment des cursus scolaires. L’égalisation de ces chances d’accès ne s’étant pas réalisée, bien au contraire, la critique s’est alors dirigée contre l’École qui, en traitant de manière égale des indivi­dus inégaux, serait responsable de la persistance des inégalités.C’est ainsi que la représentation, issue du mouvement des Lumières, de la tradition socialiste et de l’œuvre de la IIIe Répu­blique, représentation de l’École comme institution ayant pour fonction d’instruire et d’émanciper les individus, a été mise en question au moment même où un nombre sans cesse croissant de jeunes accédaient à l’enseignement postobligatoire.La question de l’égalité des chances a fait couler beaucoup d’encre. Le large consensus qui s’est établi pendant des décennies autour de l’idée selon laquelle, moyennant des réformes, l’École pourrait égaliser les chances scolaires dans une société inégalitaire a fortement contribué à occulter la remise en cause de l’égalité formelle des droits.Le mot chance appartient au registre du hasard, de la probabi­lité. Chance vient du latin cadere (tomber) ; c’est, par exemple, la manière dont tombent les dés. L’égalité des chances évoque l’image d’une course dans laquelle les participants ont théorique­ment des chances égales de l’emporter, mais elle masque l’inégalité réelle des compétiteurs. Pour donner les mêmes chan­ces à chacun il faudrait échelonner les départs selon les capacités de chacun ou tirer le gagnant au sort. Mais appliquer une notion qui relève de la loterie au domaine de la course aux titres scolaires et aux postes professionnels constitue ce qu’il faut bien nommer une mystification. En effet, on proclame qu’on peut agir sur les effets, l’inégalité scolaire, alors qu’il n’est pas question d’agir sur les causes, l’inégalité sociale. L’évocation d’une prétendue possi­bilité d’égalité des chances aboutit à escamoter l’importance de l’égalité formelle, juridique, donc à responsabiliser l’École et à disculper le pouvoir politique. La substitution au “ droit ", qui relève du pouvoir politique, de la chance ”, qui est de l’ordre de l’aléatoire, est, de plus, une imposture puisque les jeux sont faits très en amont, c’est-à-dire en dehors de l’Ecole.Il advient même que la mise en évidence de cette mystification aboutit néanmoins à la critique, non seulement de l’École, mais même du rôle que le mouvement des Lumières attribua à l’instruction. Ainsi, Tony Andréani et Marc Féray écrivent “ A l’aube de la société moderne, les philosophes se sont vivement intéressés au problème de l’éducation, tels Rousseau et Diderot. Leur préoccupation d’alors nous paraît bien loin­taine aujourd’hui. Pour eux, l’école devait sortir la société de l’obscurantisme moyen­âgeux, et faire entrer dans l’ère des Lumières une population d’hommes nouveaux, aptes à prendre part avec maturité à la vie politique. L’accès à l’instruction et à la culture devait ainsi permettre de réaliser une certaine égalité entre les individus, et surtout de leur don­ner une indépendance et une liberté que l’homme inculte ne peut atteindre, comme le soulignait par exemple Condorcet, dans son Rapport sur l’instruction publique: en cela, l’instruction publique s’avérait une condition essentielle de la République...Si de telles conceptions nous semblent aujourd’hui un tantinet anachroniques, c’est moins parce que la démocratie moderne a acquis dans les principaux pays riches une assise solide, que parce que l’école est souvent soupçonnée de jouer maintenant un rôle différent, quoique dérivé, de celui que lui assignaient ses premiers concep­teurs. De soutien à la République, l’école n’est - elle pas devenue son alibi ? (Discours sur l’égalité parmi les hommes, L’Harmattan, 1993, p. 89-90).
    Partager via Gmail Yahoo! Google Bookmarks

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique