Irelp
Gestionnaire de la Bibliothèque d'Entraide et Solidarité
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Liaisons
N°8, 15 janvier 2021
« Ce n'est pas de ma faute si les âmes, dont on arrache les voiles et qu'on montre à nu, exhalent une si forte odeur de pourriture »
Octave Mirbeau
S’agit-il d’un fait divers ?
Assurément non. La révélation de crimes sexuels imputés à Olivier Duhamel et que, visiblement, beaucoup connaissaient ou subodoraient, aurait pu rester dans cette rubrique glauque des enquêtes policières.
Mais très vite, suivant le système des dominos, parallèle troublant au système de la maffia, les têtes sont tombées ou sont impliquées. On parle de séisme, c’est juste. On assiste à la série d’arrestations dans Casino…
Dans cette situation où bien peu des protagonistes sont dignes, le comportement de deux personnages est à saluer. Marie-France Pisier, une tante de tragédie grecque, plus sombre que Cassandre, que personne ne croit ou, bien pire, que tout le monde ignore quand tout le monde savait. Dès lors, elle est condamnée. Aurélie Filipetti, ministre aux mains liées mais qui, au moins, a alerté. Aurait-elle pu faire plus ? Quand on regarde le réseau Duhamel (le gang ?), cela semble peu probable. Cela est bien peu. Une noyée suicidée certainement et une ancienne ministre éloignée du monde politique. Deux femmes, faut-il le noter ?
Les autres ? Certainement des centaines savaient sans que l’on puisse connaitre le degré d’implication (1). Entre la crainte courageuse pour sa carrière, l’hésitation, tout ce que l’on veut et qui rend l’humanité pathétique tant elle est pleutre… L’humanité ? Non, sa partie qui se croit lumineuse et qui n’est que sinistre, une partie de l’intelligentsia de pouvoir.
Une accusation semi-publique de 2008 est restée sous le boisseau pendant douze ans… Ce sont les mêmes qui peuvent déclamer des heures durant sur l’Affaire Dreyfus. Douze ans, c’est ce qui sépare la condamnation (1894) de la réhabilitation (1906). Ils auraient gardé le silence tout ce temps… Dreyfus serait toujours à l’île du Diable.
Regardons-les…
Olivier Duhamel, sa carrière est terminée. Elle n’aurait jamais du exister. Dignitaire socialiste devenu logiquement « macronien ». Homme de pouvoir.
Frédéric Mion, actuel Directeur de l’IEP, également un très proche, averti des faits par Aurélie Filipetti fin 2018 (il assure n’avoir été informé qu’en 2019 ; petit mensonge ? Non, du fait de la numérologie chronologique, psychologiquement, cela change beaucoup). Il refuse de démissionner.
Marc Guillaume, protecteur et protégé d’Olivier Duhamel, ancien secrétaire général du gouvernement, actuel préfet de la Région Ile de France, suffisamment goujat et prétentieux pour dire à une interlocutrice « vous parlerez quand vous aurez acheté un cerveau », a démissionné de tout (sauf de son poste de préfet, restons sérieux).. On n’est jamais trop prudent, il faut faire la part du feu. Lui est supérieur. Il est pour l’égalité républicaine à condition d’être au dessus. Il était informé.
Alain Finkielkraut, qui ferait passer un sketch de Bigard pour un madrigal, défenseur des prédateurs sexuels, ironise grassement sur le viol, membre de l’Académie française (Pétain aussi). Congédié par LCI.
Elisabeth Guigou, toute drapée de sa pureté, elle n’a plus vu (dit-elle) Olivier Duhamel qu’occasionnellement, au milieu des années 2000. Que la formule est vague, en regard de « Par trois fois, elle s'est rendue quelques jours dans la maison de vacances du couple ». Pourriez-vous, chère lectrice, cher lecteur, être aussi précis(e) sur « quelques jours » d’il y a quinze ans ? Trois, pas quatre ? Peut-être faut-il relire ses déclarations sur DSK, « un dragueur », alors que Gisèle Halimi s’indignait sur ses choix de clique et d’amis (2). Chargée d’une mission sur l’inceste. Va-t-on confier une mission sur la fraude fiscale à Al Capone ? La lettre de démission, bien précise, attirant le regard sur autre chose mais qu’un enquêteur scrupuleux peut analyser et en débusquer les faux. Et ce vague « au milieu des années 2000 », un peu proche mais un peu distant quand même de la fatidique année 2008. Ecrire c’est toujours donner une piste, ne le savez vous pas, Elisabeth Guigou ?
Richard Descoings sera évoqué un peu plus bas.
Evelyne Pisier qui a sacrifié ses enfants à son mari prédateur. Comme l’écrit Camille Kouchner « c’est pire » mais, hélas, tellement fréquent. Renseignez-vous dans n’importe quel commissariat.
Bernard Kouchner qui faisait ingurgiter des somnifères à ses enfants pour s’en débarrasser pendant la période où il en avait la garde… Ah, l’humanitaire des plateaux télé… Mais pas chez lui, pas avec ses enfants. Il n’y a ni caméra ni photographe. Le politique était abject, l’homme public odieux, l’homme privé en devient vomitif. Maintenant que l’affaire est publique, il est « adorable ». Les anciens Egyptiens croyaient au Dieu Soleil, Kouchner croit au Dieu Sunlight.
Christine Ockrent, « la reine Christine », « la tsarine », l’icone du 20heures, courtisane à l’excès devant tous les puissants, odieuse devant les invités de passage et dont le portrait pourrait servir pour la marâtre des films de Walt Disney. Son silence est aussi pesant et accusateur que ses diatribes sur petit écran…
Ils faisaient et défaisaient l’opinion. Du moins le croyaient-ils. C’était l’élite, les meilleurs et les plus intelligents. Tout leur était dû.
Mais les autres ? Curieux, ce silence des petits chefs de la Fondation nationale de Sciences Politiques, ceux de Sciences Peau qui règnent depuis des décennies sur le monde intellectuel. Evidemment, l’innocent qui a fréquenté le coupable n’en devient pas coupable.
Libération (3) publie une pétition signée au moment où elle est publiée par 601 personnes de l’IEP « nous demandons la démission de Frédéric Mion et de l’ensemble de ses équipes » et fustigeant un « entre-soi, véritable boys club des élites françaises, prêtes à se protéger au détriment des victimes de violences sexistes et sexuelles. » 601 signataires, quatre enseignantes… « Chaque année, environ 4500 personnes interviennent à Sciences Po » dit la page d’accueil internet de Sc. P. « Entre soi » ?
Insistons, les autres membres du « réseau » ? Qui a dit « je me tiens à disposition de la justice » ? Qui a dit « voilà ce que je sais » ? On parle de faits prescrits mais ce n’est pas un problème juridique, doux et pervers juristes. C’est un problème de conscience. Celle-ci est imprescriptible. Quand on a une conscience, du moins (4).
Ont-ils un point commun hormis des recoins et des talents que l’avenir va nous livrer car la boîte est ouverte et que chacun va devoir s’expliquer ? Les piscines où les adultes sont nus devant les enfants. Il y aura bien un ou une imbécile à avoir pris des photos de vacances (et qui essaye de les détruire maintenant).
Ils se sont crus invulnérables et au-dessus des lois mais il y a toujours une marque, un souvenir, un cahier, une photo, ce que les historiens appellent « une source ».
L’appartenance à ce petit monde décomposé ne s’explique pas seulement par des mœurs souillées et salissantes. Etre de ce monde permettait de « monter », d’obtenir des promotions, des postes, des titres, d’être édité. On va pouvoir expliquer des ascensions fulgurantes. Il faudra bien savoir si tel ou telle qui a été promu(e) ne l’a pas été pour services rendus.
Oh bien sûr, par exemple, tous les partisans du « Oui » au référendum de 2005 ne sont pas de ce métal. Et heureusement. Après tout, un débat politique suppose des contradicteurs. Mais qui donnait le la ?
Ce groupe a un point commun : pour le « Oui » (certes), puis expliquant que les partisans du « Non » sont des ploucs, que la victoire du « Non » est « un fiasco » pour reprendre les termes d’Olivier Duhamel, que la démocratie, la leur, consistait à ne pas tenir compte du suffrage politique… Délicieux démocrates, suaves constitutionnalistes. La piscine où tout se faisait et se défaisait.
Et puis Sciences Peau…
Je ne sais où René Rémond expliquait le délice de l’observateur qui décryptait le sens d’un vote, le journaliste n’ayant pas à réfléchir. L’oracle démocrate-chrétien s’exprimait, le calotin avait parlé. La fumée était blanche. Attention, je ne dis pas qu’il fallait ne pas l’entendre, ne pas l’inviter mais pas lui seul. Je ne dis pas que tous les responsables de Sciences Peau sont assimilables à Olivier Duhamel, ce serait un amalgame. Mais quand on donne un extrême pouvoir à un petit cercle, que ce pouvoir est sans limite parce que ce cercle confère à tous les gouvernements la légitimité du savoir et l’onction de la science politique, que des sommes considérables sont en jeu, on ne peut s’étonner de rien. Le pouvoir expliquant au pouvoir combien le pouvoir est intelligent. Une garde prétorienne du politiquement correct et quand ce pouvoir appartient à des personnes corrompues, c’est toute l’organisation qui est corrompue. On s’est sali la main mais qui a conchié la poignée ?
La corruption, morale mais pas seulement, devient un critère de cooptation.
Ils sont dans le cercle, ils passent à la télé, ils sont édités… Ils se congratulent, ils se soutiennent, ils votent les uns pour les autres, ils cachent leurs secrets mutuels.
Et Sciences Peau toujours… Scandales financiers, scandales sexuels, scandales personnels.
En 1995, une grève illimitée conduit à la démission d’Alain Lancelot, directeur de Sc. Po., qui entendait que les étudiants souscrivent un prêt au moment de leur inscription et qui prévoyait la suppression des bourses.
En novembre 2012, la Cour des comptes publie un rapport sur la gestion financière de l'IEP au cours des années 2005 à 2010. Elle note des « primes exorbitantes » que s'accordent les dirigeants de l'Institut. Le salaire annuel de Richard Descoings est en 2011 de 505 806 euros, un président d'université perçoit en moyenne 160 095 euros. Elle met en avant des primes qui ne reposent sur aucune base légale ou contractuelle. Les primes de Jean-Claude Casanova passent de 16 500 euros en 2007 à 69 000 euros en 2009. La Cour des comptes indique que ces augmentations ont été accordées sans délibération du conseil d'administration.
Richard Descoings est retrouvé mort en 2012 dans une chambre d’hôtel à New-York où se trouvaient deux prostitués. Cela ne me pose aucun problème, il aurait pu jouer la chenille avec un régiment de Marines nus (mais adultes) que cela ne me dérangerait pas plus. Mais un tel salaire, de telles notes de frais, une telle autorité, permettent tout… On achète des corps, on achète des consciences. Capitalisme triomphant.
En novembre 2012, dans la foulée et devant l’autoritarisme de J.-C. Casanova, président du conseil d'administration, une assemblée générale demande la démission de ce dernier.
Frédéric Mion le remplace.
Une institution propre, incontestablement.
Personne n’est dupe, la vague d’indignation de bon aloi n’est pas innocente. Il y a quelque part du règlement de comptes. Mais l’essentiel n’est pas là.
L’odeur qui s’est dégagée est celle, puante, de la pourriture renfermée, trop longtemps renfermée. Mais elle constitue aussi un immense appel d’air.
A sa manière, l’affaire Olivier Duhamel accélère même l’effondrement de ce système.
C’est la seule bonne nouvelle.
Jean-Marc Schiappa
(1) Cette lettre n’étant pas une enquête, la question nous intéresse très relativement.
(2) Elisabeth Guigou évoque la réputation de DSK et Gisèle Halimi fustige l'esprit de clan
(3) Affaire Duhamel : «Nous, étudiantes et étudiants, demandons la démission du directeur de Sciences-Po Frédéric Mion»
(4) Comment Olivier Duhamel, accusé d’inceste, a cultivé son art du secret . L’article cite trois personnes qui ont rompu en 2011 ; nous sommes en 2021. Trois…
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