La véritable position de la Libre Pensée sur la question des Statues
Entre Mémoire et Histoire
L’Histoire s’écrit tous les jours. Elle change donc en fonction des acquisitions des connaissances. C’est ainsi que le lieu du Camp d’Alésia a quelque peu varié selon les recherches archéologiques et les contingences politiques.
La mémoire c’est ce qui reste quand l’Histoire s’efface et se modifie et que la paresse de l’esprit va – elle le croit – à l’essentiel.
Il faut toucher à l’Histoire avec des mains tremblantes (pour paraphraser Sieyès). La mémoire est fluctuante, elle n’est soumise à aucune règle rationnelle. La mémoire est émotion quand l’Histoire devrait être purement factuelle. L’Histoire est récit, quand la mémoire est passion.
On ne peut violer la mémoire qu’à condition de lui faire de beaux enfants (Alexandre Dumas qui parlait de l’Histoire en fait).
Si l’on doit modifier l’Histoire, on ne peut le faire qu’avec précaution et à petites touches. C’est souvent le récit réussi d’une histoire ratée.
Il faut établir une méthodologie pour la mémoire. On pourrait prendre le modèle de l’Article 28 de la loi de 1905 de Séparation des Eglises et de l’Etat : « Art. 28 – Il est interdit, à l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépultures dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions. »
On pourrait donc considérer que l’on ne touche plus à ce qui existe, et on s’interdit pour l’avenir d’ériger des choses en mémoire de choses ou de personnages discutables. On laisse alors, sur un autre plan, le champ de l’Histoire libre de toute évolution. La mémoire établit des bornes et des frontières, pas l’Histoire. L’une est limitée, quand l’autre n’a pas de frontière.
La Libre Pensée n’est pas adepte de la cancel-culture. La révision, oui, pas le révisionnisme. On ne doit pas effacer l’Histoire et ses traces, mais on doit l’expliquer en permanence. En dehors de cas caricaturaux et quelque peu provocateurs qui peuvent « troubler l’ordre public » selon la formule policière (une place Hitler à Strasbourg ou une rue Pétain à Vichy), à quoi sert de détruire des monuments, des statues et de débaptiser des rues ? Il est bien plus utile et pédagogique de mettre un panneau explicatif à côté d’un monument controversé. Panneau dont le texte peut aussi évoluer.
Il ne doit pas y avoir d’holocauste historique de destruction des traces du passé. Le Monument en hommage aux Fusillés de Chateaubriant le dit clairement : « Celui qui oublie son passé est condamné à le revivre ». L’Histoire sert une cause, alors que la mémoire peut servir à toutes les causes, un peu comme le fameux Hôtel Printania à Vichy sous « L’Etat Français » de Philippe Pétain : « Bains, douches ; gargarismes, sert tous les régimes ».
Parler d’Histoire, c’est faire l’Histoire. En fait, c’est utiliser le passé – à bon ou mauvais escient – pour façonner le présent. L’Histoire n’a d’intérêt que pour le futur et l’action pour faire.
L’Histoire est le propre de l’Homme. Les animaux ont de la mémoire, pour autant, ils ne construisent pas leur histoire. « Par ce signe tu vaincras » (In hoc signo vinces), ce n’est pas de l’Histoire et pourtant c’est devenu un fait de mémoire qui a marqué la conscience collective. (Bien qu’irréel et faux).
L’Histoire est-elle une succession de cycles, où « il n’y jamais rien de nouveau sous le soleil » (l’Ecclésiaste), ou comme le dit Karl Marx, quand l’Histoire se répète, la deuxième fois, c’est toujours une farce. Ma préférence va à Marx, car sinon quelle est la place de l’être humain, si tout doit se refaire à l’infini ?
Une Histoire qui ne ferait que se répéter ne laisserait aucune place à l’individu et « validerait » l’idée d’une puissance surnaturelle qui déciderait de tout. La Séparation du Temporel et du Religieux a aussi sa pertinence dans le débat sur l’Histoire.
Paul Valéry disait que « l’Histoire est une science des choses qui ne se répètent pas ». Pas plus que l’Histoire ne se répète pas, on ne se baigne jamais dans le même fleuve. L’Histoire ne se répète pas, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’a pas – parfois – de mémoire.
L’Histoire, c’est le Pourquoi, lors que la mémoire, c’est le Comment. Il n’y a de nouveau que ce qui est oublié.
L’Histoire appelle l’étude et la lecture. Quand les marins de Cronstadt en 1917 font la Révolution, ils ont une soif de lecture et même de poésie. L’Histoire engage l’étude, la mémoire non. L’Histoire appelle la morale, la morale n’appelle pas l’Histoire. Ainsi quand les marins de Cronstadt s’engagent dans le mouvement révolutionnaire, ils interdissent suppriment, répriment la criminalité, l’alcoolisme, la prostitution et les jeux d’argent. La mémoire s’accommode de toutes les turpitudes.
Pour terminer le propos, parlons de l’esclavage. N’y-a-t-il pas un contre-sens absolu à vouloir mettre en œuvre la cancel-culture, c’est-à-dire effacer à tout jamais les traces de cette abomination où le racisme le plus abject fut au service du profit et de l’économie ? Ou faut-il utiliser les traces du passé pour dénoncer cette horreur, éclairer l’avenir et essayer de rendre le monde meilleur et plus éclairé ?
La véritable question est comment dénoncer cette barbarie que fut l’esclavage, sans mettre un processus moral contraire à cette dénonciation ? On en revient toujours à la question de la morale et des moyens.
Cela nous amène donc à poser aussi la question des moyens pour rechercher la vérité qui devrait guider notre conscience. Il y a un procès perpétuel qui est fait au bolchévisme, puis au trotskysme (nécessité oblige) sur la formule faussement attribuée : « la fin justifie les moyens ». Dans son ouvrage «Leur morale et la nôtre », Léon Trotsky indique clairement qu’il ne saurait y avoir de moyens contraires à la fin.
Un autre auteur, qui n’a rien à voir avec le communisme, Albert Camus qui était plutôt de la mouvance libertaire répondait la même chose : « La fin justifie les moyens, mais qui justifiera la fin ? A cette question sans cesse posée et jamais résolue, l’homme révolté répond : les moyens ». Bernanos ne disait pas autre chose : « Une société de décadence, c’est une société qui substitue les moyens aux fins. »
C’est la même idée : il ne saurait y avoir de moyens contraires à la fin, car les moyens tuent la fin s’ils sont contraires à la fin.
Effacer les traces visibles de l’esclavage, n’est-ce pas, en quelque sorte, effacer l’esclavage lui-même ? Là est sans doute la contradiction.
Pour le reste, le chemin reste ouvert : « C’est en cherchant l’impossible que l’homme a toujours réalisé le possible. Ceux qui se sont sagement limités à ce qui leur paraissait possible n’ont jamais avancé d’un pas ». Ainsi parlait Michel Bakounine.
Christian Eyschen